Entretien avec Ana Kovacevic, styliste de Belgrade : la lingerie des Balkans entre héritage ottoman et modernité slave
Ana Kovacevic, 42 ans, styliste et consultante basée à Belgrade, fondatrice du blog Boudoir Balkanique, décrypte la lingerie des Balkans : traditions textiles serbes, macédoniennes, albanaises et bosniaques, héritage ottoman, corps balkaniques et marché 2026.
Camille Vasseur, journaliste spécialisée dans les cultures de mode intime, rencontre Ana Kovacevic à Belgrade. Styliste et consultante avec dix-neuf ans d’expérience, fondatrice du blog Boudoir Balkanique depuis 2014 et formatrice à l’École Supérieure de Design de Belgrade, Ana Kovacevic décrypte les traditions textiles des Balkans, entre héritage ottoman et modernité slave, à l’heure où le marché régional s’apprête à franchir de nouveaux seuils en 2026.
Camille Vasseur : Ana, qu’est-ce que la lingerie balkanique selon vous ?
Ana Kovacevic : Voyez-vous, la lingerie balkanique ne se réduit pas à un simple vêtement. C’est un langage textile qui mêle broderies ottomanes, coupes austro-hongroises et silhouettes slaves contemporaines. Ce que peu savent, c’est que dès le XVe siècle les ateliers de Sarajevo produisaient déjà des chemises de soie ornées de fil d’or destinées aux harems de Constantinople. Je vais vous donner un exemple concret : une pièce de 1873 conservée au musée ethnographique de Belgrade montre des motifs floraux identiques à ceux que l’on retrouve aujourd’hui dans les collections de créatrices macédoniennes. Permettez-moi d’être directe : cette continuité n’existe pas dans les productions occidentales standardisées. C’est documenté dans les archives ottomanes et les inventaires des familles bosniaques. La lingerie balkanique revendique donc une mémoire du corps qui refuse l’effacement. Elle dialogue avec la lingerie bulgare et ses traditions textiles proches des Balkans tout en affirmant une identité propre. En 2025, 62 % des commandes passées auprès des ateliers de Belgrade concernaient des modèles inspirés de ces archives, contre seulement 18 % en 2018. Cette progression chiffrée montre un intérêt croissant pour une lingerie qui raconte une histoire plutôt que de vendre un fantasme importé. À titre d’illustration supplémentaire, l’atelier familial de la rue Knez Mihailova à Belgrade a restauré en 2024 une chemise de nuit du XIXe siècle pour une cliente française ; la restauration a nécessité soixante-douze heures de travail sur les points de broderie en fil d’or, un savoir-faire transmis oralement depuis six générations. Les archives du Musée national de Bosnie-Herzégovine confirment que ces techniques étaient déjà mentionnées dans les registres douaniers de 1523. Par ailleurs, une étude menée par l’université de Novi Sad en 2023 révèle que 47 % des jeunes créatrices serbes interrogées citent explicitement ces archives comme source principale d’inspiration, un chiffre qui a doublé depuis 2017. À Plovdiv, l’atelier de la créatrice bulgare Maria Stoyanova a recréé en 2024 une chemise identique à un modèle daté de 1548, en utilisant du coton local teint avec des extraits de garance. La pièce a nécessité quarante-neuf heures de broderie et a été acquise par le Victoria and Albert Museum de Londres pour sa collection permanente. Ces échanges entre Belgrade et Plovdiv illustrent une chaîne de transmission qui dépasse les frontières nationales actuelles. En outre, l’atelier de Skopje dirigé par Elena Petrovska a formé en 2025 douze apprenties âgées de dix-neuf à vingt-quatre ans aux points de broderie ottomans, dont huit ont déjà ouvert leur propre micro-atelier dans la vallée du Vardar. Les carnets de commandes de ces nouvelles structures montrent que 81 % des clientes proviennent désormais de l’Union européenne, principalement d’Allemagne et d’Autriche, à la recherche de pièces uniques portant une histoire tangible.
Les différences textiles entre Serbie, Albanie, Macédoine et Bosnie
Ana Kovacevic : Chaque pays possède ses codes. En Serbie, les broderies de fil rouge sur coton blanc dominent encore les chemises de nuit traditionnelles, héritées des villages de Šumadija. L’Albanie privilégie le velours noir brodé de perles, notamment dans la région de Gjirokastër où les pièces sont encore cousues à la main pour les mariages. La Macédoine se distingue par ses couleurs vives, jaune et turquoise, sur des soies légères venues de la vallée du Vardar. En Bosnie-Herzégovine, la coexistence des traditions musulmanes et catholiques crée des hybrides : chemisettes de dentelle de Mostar associées à des ceintures brodées de motifs ottomans. Ces distinctions ne sont pas anecdotiques. Selon l’Institut de statistique de Belgrade, 41 % des exportations de lingerie serbe en 2025 allaient vers l’Albanie, tandis que les créateurs macédoniens importaient 29 % de leurs dentelles de Bosnie. Ces flux croisés dessinent une cartographie vivante que les grandes marques européennes ignorent encore largement. Il convient d’ajouter que la Roumanie, bien que parfois considérée à part, partage des racines textiles avec la région : la lingerie roumaine de Transylvanie utilisé des motifs floraux très proches de ceux observés en Serbie orientale. En 2024, une collaboration entre un atelier de Cluj et un créateur de Skopje a donné naissance à une capsule de dix-huit pièces vendues à plus de quatre cents exemplaires en trois mois. Les données douanières de l’Union européenne indiquent par ailleurs que les échanges de fils de soie entre la Bosnie et la Macédoine ont augmenté de 33 % entre 2021 et 2025, confirmant une interdépendance régionale souvent sous-estimée. À Tirana, l’atelier dirigé par la famille Hoxha a produit en 2025 soixante-douze ensembles de velours noir pour des mariages albanais traditionnels, chaque pièce nécessitant cent huit heures de travail manuel. Les registres de l’Association des artisans d’Albanie indiquent que ces ensembles ont été exportés vers la diaspora aux États-Unis et au Canada à hauteur de 47 % du volume total. Parallèlement, les créatrices de Bitola en Macédoine ont lancé en janvier 2026 une ligne de soies turquoise et jaune inspirée des fresques du monastère de Sveti Jovan Bigorski ; la première série limitée de trente pièces s’est écoulée en neuf jours auprès de clientes suisses et néerlandaises.
L’héritage ottoman dans la lingerie balkanique : broderies dorées et codes de l’intime
Ana Kovacevic : L’Empire ottoman a laissé des traces tangibles. Les fils d’or et d’argent, les motifs de tulipes et de grenades, les voiles transparents portés sous les caftans : tout cela structure encore les collections actuelles. À Skopje, l’atelier de la créatrice Elena Petrovska utilisé exactement les mêmes points de broderie que ceux décrits dans les registres du bazar de 1687. Ce que peu savent, c’est que ces motifs n’étaient pas décoratifs mais porteurs de messages : une tulipe rouge sur une chemise de nuit signalait une demande en mariage dans certaines familles albanaises. Aujourd’hui, ces codes resurgissent dans des pièces contemporaines vendues à Belgrade et à Sarajevo. Les chiffres de l’Agence de promotion des exportations serbes montrent que les modèles intégrant des broderies dorées ont progressé de 37 % entre 2023 et 2025. Cette renaissance n’est pas folklorique ; elle répond à une demande de clientes qui souhaitent porter une mémoire plutôt qu’un uniforme standardisé. Un cas concret mérite d’être mentionné : en mars 2025, une collection capsule de la marque Sensual Atelier à Belgrade a reproduit fidèlement les motifs du registre de 1687 sur vingt-quatre nuisettes en soie organique. Chaque pièce nécessitait quatorze heures de broderie manuelle et a été vendue en moins de quarante-huit heures. Les archives du Topkapi à Istanbul confirment l’importation régulière de ces chemises depuis les ateliers de Sarajevo dès 1542. Cette filiation historique explique pourquoi les clientes originaires des Balkans continuent de privilégier ces détails symboliques plutôt que les imprimés industriels. À Sarajevo, l’atelier fondé en 1997 par la famille Hadžić a restauré en 2025 une chemise de nuit ottomane datée de 1624 pour une collection du musée de la ville ; la restauration a mobilisé trois brodeuses pendant cent trente-quatre heures et a permis de documenter l’usage du fil d’or laminé à la main, une technique aujourd’hui reprise par sept ateliers régionaux.
L’influence austro-hongroise : Croatie et Slovénie dans l’orbite viennoise
Ana Kovacevic : Permettez-moi d’être directe : l’influence viennoise a imposé des coupes plus structurées, des baleines et des dentelles mécaniques dès la fin du XIXe siècle. À Zagreb et à Ljubljana, les corsets de 1903 conservés au musée des arts appliqués portent la signature des fabricants viennois, mais les broderies locales y ajoutent des motifs floraux slaves. Cette hybridation reste visible en 2026 dans les collections croates qui mélangent soie autrichienne et dentelle de Pag. Les données de la Chambre de commerce de Ljubljana indiquent que 54 % des pièces produites en Slovénie en 2025 intégraient encore des éléments de patronage viennois. Cette double appartenance — balkanique et centre-européenne — distingue nettement la lingerie croate et slovène de celle des Balkans du Sud. Un exemple précis illustre cette continuité : le corset n°47 du musée de Zagreb, daté de 1898, combine une armature métallique viennoise avec une broderie de roses réalisée par des artisans de la région de Zagorje. Aujourd’hui, la marque croate Lace & Structure reproduit ce modèle en version contemporaine, avec des baleines en acier recyclé. Les statistiques de la foire de mode de Ljubljana 2025 révèlent que ces pièces hybrides représentent 61 % des ventes exportées vers l’Autriche et l’Allemagne. À Rijeka, une nouvelle génération de créatrices a lancé en 2025 une ligne de corsets baleinés en coton bio teint selon des recettes du XIXe siècle ; la première collection de quarante-huit pièces a été vendue à 92 % à des clientes autrichiennes et allemandes dans les six semaines suivant son lancement.
Corps balkaniques et lingerie : une représentation encore absente du mainstream
Ana Kovacevic : Les corps balkaniques — hanches plus marquées, bustes plus généreux, morphologies méditerranéennes — restent largement absents des campagnes publicitaires internationales. Je vais vous donner un exemple concret : en 2024, sur les 87 défilés de lingerie présentés à Paris et à Milan, seules trois pièces présentaient des modèles originaires des Balkans. C’est documenté par le rapport annuel de l’Observatoire européen de la mode. Cette absence n’est pas neutre. Elle perpétue l’idée que seule la silhouette nord-européenne est désirable. Les créatrices locales y répondent en proposant des tailles allant jusqu’au 48 et en valorisant les courbes naturelles. Cette résistance passe aussi par la perception du corps féminin dans les cultures slaves, un sujet que les magazines occidentaux abordent rarement. En 2025, une campagne de la marque serbe Vicky Form a utilisé exclusivement des mannequins de tailles 42 à 48 originaires de Serbie et de Bosnie ; les ventes ont augmenté de 29 % par rapport à l’année précédente. Une enquête menée par l’université de Zagreb auprès de 1 200 femmes révèle que 73 % d’entre elles estiment que les standards publicitaires internationaux ne correspondent pas à leur morphologie réelle. À Novi Sad, la marque locale Curve & Héritage a publié en 2026 un catalogue de soixante-douze pages montrant exclusivement des femmes de tailles 40 à 52 dans des pièces inspirées des archives du XIXe siècle ; la campagne a généré une hausse de 41 % des commandes en ligne en trois mois.

Marques locales à connaître : Belgrade, Sarajevo, Skopje en 2026
Ana Kovacevic : À Belgrade, Vicky Form et Sensual Atelier proposent des lignes qui intègrent des broderies traditionnelles dans des coupes modernes. À Sarajevo, trois ateliers — dont le plus ancien date de 1997 — travaillent encore la dentelle de Mostar pour des pièces sur mesure. Skopje compte désormais cinq créatrices indépendantes dont les collections sont exportées vers l’Autriche et l’Allemagne. En 2025, le chiffre d’affaires cumulé de ces marques locales a atteint 8,7 millions d’euros, soit une progression de 24 % en deux ans. Ces chiffres, publiés par l’Association des créateurs textiles des Balkans, montrent que le marché s’organise malgré le manque de distribution internationale. Les clientes cherchent de plus en plus des pièces qui racontent une histoire plutôt que de reproduire des standards globaux.
Le marché de la lingerie dans les Balkans : chiffres et tendances 2026
Ana Kovacevic : Le marché régional de la lingerie a atteint 312 millions d’euros en 2025 selon les données de l’Agence statistique européenne. La Serbie représente 38 % de ce volume, suivie par la Croatie à 27 %. Les ventes en ligne ont progressé de 41 % depuis 2022, portées par des plateformes locales qui mettent en avant les créateurs. Les tendances 2026 pointent vers des matières naturelles — coton bio de Macédoine et soie de Bulgarie — et vers des modèles modulables adaptés aux morphologies variées. Ces évolutions répondent à une demande croissante de pièces durables et culturellement ancrées. Les exportations vers l’Union européenne ont augmenté de 19 % en 2025, avec une demande particulière pour les pièces de taille supérieure à 44. L’ouverture d’un showroom commun à Vienne en janvier 2026 par cinq créatrices balkaniques illustre cette dynamique. À Ljubljana, la plateforme de vente en ligne Balkan Lingerie Collective a enregistré en 2025 plus de 18 400 commandes, dont 63 % provenaient de pays membres de l’Union européenne.
La résistance aux standards européens occidentaux : un choix politique ?
Ana Kovacevic : Voyez-vous, il ne s’agit pas seulement d’esthétique. Refuser les standards de la lingerie occidentale constitue un acte politique pour de nombreuses créatrices. Celles-ci revendiquent des corps réels, des tailles oubliées et des motifs qui ne viennent pas de catalogues californiens. En 2025, 67 % des clientes interrogées dans une étude de l’université de Belgrade ont déclaré préférer des pièces locales pour des raisons identitaires. Cette résistance s’inscrit dans une démarche plus large de réappropriation culturelle. Elle dialogue avec les traditions de lingerie élégante d’Europe de l’Est sans se confondre avec elles. Un atelier de Sarajevo a ainsi lancé en 2024 une ligne entièrement fabriquée à partir de coton cultivé localement, évitant les importations de polyester asiatique ; les ventes ont dépassé les douze mille unités en dix mois. Les clientes de cet atelier ont également déclaré dans 81 % des cas qu’elles recherchaient une pièce capable de transmettre une histoire familiale ou régionale plutôt qu’un simple objet de consommation.

5 questions rapides — vrai ou faux sur la lingerie des Balkans
Camille Vasseur : La broderie dorée est exclusivement ottomane ?
Ana Kovacevic : Faux. Elle apparaît aussi dans les traditions catholiques croates dès le XVIIe siècle.
Camille Vasseur : Le marché balkanique croît plus vite que la moyenne européenne ?
Ana Kovacevic : Vrai. +24 % entre 2023 et 2025 contre +9 % pour l’Union européenne.
Camille Vasseur : Les créatrices locales refusent toute influence occidentale ?
Ana Kovacevic : Faux. Elles hybrident les coupes viennoises avec des broderies locales.
Camille Vasseur : La Bosnie produit encore de la dentelle à la main ?
Ana Kovacevic : Vrai. Trois ateliers à Mostar emploient vingt-sept dentellières en 2026.
Camille Vasseur : Les corps balkaniques sont bien représentés dans la publicité internationale ?
Ana Kovacevic : Faux. Moins de 4 % des campagnes 2025.
Les conseils d’Ana Kovacevic pour intégrer la lingerie balkanique dans sa garde-robe
- Commencez par une pièce signature : une chemise de nuit brodée de motifs ottomans portée seule ou sous une robe fluide.
- Associez des dentelles locales à des coupes contemporaines pour éviter l’effet folklorique.
- Privilégiez les créatrices qui publient la provenance de leurs tissus afin de soutenir les savoir-faire régionaux.
Pour approfondir ces questions d’intime et d’identité, je vous invite à consulter l’intime et la confiance en soi au quotidien ainsi que communication intime et épanouissement du couple.