Rencontre avec Anatoli Chevtchenko, anthropologue : la perception du corps féminin dans les sociétés slaves
Anatoli Chevtchenko, anthropologue franco-ukrainien, dénoue pour Secret d'Amour les fils contradictoires qui composent la perception du corps féminin dans les cultures slaves : orthodoxie, expérience soviétique, féminisme contemporain.
Une rencontre dans un café de la Croix-Rousse
Lyon, fin d’après-midi. Anatoli Chevtchenko nous attend dans un café slave de la Croix-Rousse, là où, depuis quinze ans, il croise chercheurs, étudiants et femmes de la diaspora. À cinquante ans, il a la voix posée des gens qui ont passé plus de temps à écouter qu’à parler. Né à Kiev d’une mère bretonne et d’un père ukrainien, formé à l’EHESS, il enseigne aujourd’hui à Lyon où il dirige un séminaire consacré à l’anthropologie intime des sociétés post-soviétiques. Son ouvrage, Sous la peau du monde slave : essai d’anthropologie intime, s’efforce de tenir ensemble ce que les disciplines séparent souvent : la liturgie et la lingerie, le banya et la mode, la pudeur et l’audace.
Cet entretien est un portrait éditorial : il a été reconstruit à partir d’une longue conversation, complétée par des correspondances ultérieures et par la lecture de ses travaux publiés. Pour ouvrir cette série de regards croisés, nous avons d’abord exploré les traditions de la lingerie élégante en Europe de l’Est ; il était temps de revenir à la question plus fondamentale qui les sous-tend : comment ces sociétés regardent-elles le corps féminin ?
Spécialiste de la perception du corps dans les sociétés post-soviétiques. Quinze ans de terrain entre Moscou, Kiev, Minsk et Varsovie. Cet entretien est un portrait éditorial.
L’unité fictive du « monde slave »
**Camille Vasseur :** On parle volontiers, dans les médias français, du « monde slave » comme d'un bloc culturel cohérent. Est-ce une catégorie qui tient anthropologiquement ?
**Anatoli Chevtchenko :** C'est d'abord une commodité journalistique, qui devient piégeuse dès qu'on la prend pour une réalité. L'espace que l'on désigne ainsi recouvre au moins trois grandes traditions religieuses — orthodoxe russe et serbe, catholique polonaise et tchèque, gréco-catholique ukrainienne — auxquelles s'ajoutent les nuances baltes, balkaniques, et l'héritage musulman dans certaines régions de Russie. Trois empires se sont disputé ces terres : russe, austro-hongrois, ottoman. Trois grammaires du corps en sont issues.Quand je parle aujourd’hui de « cultures slaves » au pluriel, c’est précisément pour résister à cette unification fictive. Une jeune femme de Cracovie, élevée dans une famille catholique pratiquante, n’a pas le même rapport à son corps qu’une Moscovite formée dans la tradition orthodoxe, ni qu’une Ukrainienne de Lviv tiraillée entre rite gréco-catholique et modernité européenne. Elles partagent quelques racines lointaines, des langues cousines, une certaine méfiance à l’égard de l’Ouest — et c’est à peu près tout.
Pourtant, certaines lignes de fond traversent ces sociétés : un attachement au sacré du féminin, une articulation forte entre maternité et beauté, un rapport ambivalent à la pudeur. Mon travail consiste à les nommer sans les figer, à montrer comment elles se déclinent localement.
L’orthodoxie et l’icône maternelle
**Camille Vasseur :** Vous insistez beaucoup, dans vos travaux, sur le rôle structurant de l'orthodoxie russe dans la perception du corps féminin. Pouvez-vous nous expliquer ?
**Anatoli Chevtchenko :** L'orthodoxie a façonné la sensibilité russe pendant mille ans. Sa théologie du corps est paradoxale : elle n'oppose pas l'âme et la chair comme la tradition catholique romaine a pu le faire, mais elle voit le corps comme un temple traversé de lumière. Le visage de la Theotokos, la Mère de Dieu, est l'une des figures les plus présentes du paysage visuel orthodoxe, et c'est un visage profondément féminin, à la fois charnel et transfiguré.Cela a eu des conséquences durables. La beauté féminine n’a jamais été suspecte en soi dans la culture russe traditionnelle ; elle pouvait être consacrée. Les rituels du mariage, les chants populaires, les peintures, célèbrent un corps féminin lié à la fertilité, à la nourriture, à la transmission. La pudeur existe — fortement, même — mais elle s’exerce sur un mode différent : non pas le refus du corps, plutôt sa mise en lumière contrôlée.
Cette grammaire intérieure n’a jamais complètement disparu, malgré soixante-dix ans de communisme. Les femmes que j’interroge à Moscou ou à Saint-Pétersbourg, même celles qui se déclarent agnostiques, mobilisent souvent un vocabulaire qui doit beaucoup à cette matrice : sacré, lumière, intériorité, fierté. Ce sont des mots d’icône, traduits dans le langage du quotidien.
L’expérience soviétique : effacement ou suspension ?
**Camille Vasseur :** Justement, qu'a fait l'Union soviétique de cet héritage ? On entend souvent que le communisme aurait imposé une uniformisation totale des corps.
**Anatoli Chevtchenko :** Le récit dominant en Occident reste celui d'une grisaille uniforme : les robes informes, les magasins vides, le rejet de la coquetterie comme déviance bourgeoise. Ce récit n'est pas faux à la surface, mais il rate ce qui se jouait en profondeur.L’idéologie soviétique cherchait un corps féminin productif : la kolkhozienne, l’ouvrière, la mère héroïque. La beauté n’était pas niée mais subordonnée à la fonction sociale. Officiellement, la lingerie raffinée n’avait pas sa place. Pourtant, et c’est ce que mes archives orales révèlent, les femmes ont continué de tisser, broder, échanger, transmettre. Les rituels féminins liés au corps — banya, transmission de savoirs cosmétiques entre mères et filles, codes vestimentaires pour la sortie ou le bal — ont survécu de manière souterraine, dans la sphère domestique.
J’utilisé le terme de suspension plutôt que d’effacement. L’État soviétique a recouvert ces pratiques, il ne les a pas détruites. Quand le rideau de fer s’est levé, en 1991, ce qui a explosé n’était pas seulement un appétit consumériste, c’était un répertoire culturel comprimé pendant deux générations qui retrouvait l’oxygène. Cela explique aussi pourquoi la transition a été si violente : les corps féminins, brusquement libérés de l’ascétisme officiel, sont devenus les premières scènes de la nouvelle économie symbolique. Pour une approche plus historique de cette transition, je recommande l’enquête menée par ma collègue dans cet entretien sur la lingerie en Europe de l’Est au XXe siècle.
Le banya, le hammam, et la sociabilité des femmes
**Camille Vasseur :** Vous accordez une place importante aux pratiques du bain dans votre travail. Pourquoi ?
**Anatoli Chevtchenko :** Parce que le banya russe, ou ses équivalents biélorusse, polonais et ukrainien, est l'un des rares espaces où le corps féminin se vit sans regard masculin extérieur. C'est un sanctuaire laïque. Les femmes y entrent, s'y dévêtissent ensemble, s'y observent, s'y conseillent, transmettent des savoirs sur la peau, les huiles, les massages, la grossesse, la ménopause.J’ai consacré trois années à observer ces lieux, dans le respect des règles d’accès — souvent par l’intermédiaire de mes informatrices, qui m’ont rapporté ce qu’elles vivaient. Ce qui frappe, c’est que la nudité y est traitée non comme une exposition mais comme une vérité de l’âge, du temps, de la maternité. Les corps jeunes regardent les corps vieux, les corps minces regardent les corps pleins, et personne ne se cache. C’est une expérience que les femmes que j’ai interrogées décrivent comme libératrice — un mot qu’elles n’utiliseraient pas pour la plage, par exemple.
Cette sociabilité du bain prépare un rapport au corps que l’on retrouve ensuite dans le rapport à la lingerie : on s’habille pour soi, pour les femmes de sa lignée, avant de s’habiller pour un homme. C’est très différent du modèle français hérité du dix-neuvième siècle, où la lingerie reste fortement codée comme objet du regard masculin.

Transmission intergénérationnelle : grand-mère, mère, fille
**Camille Vasseur :** Vous évoquez souvent une triade : la grand-mère, la mère, la fille. En quoi est-elle centrale ?
**Anatoli Chevtchenko :** Dans les sociétés que j'étudie, la transmission des savoirs féminins ne passe pas par l'école ni par le couple, elle passe par la lignée. La *babouchka* — ou la *babcia* en polonais, *babtsia* en ukrainien — est une figure d'autorité qui transmet, parfois sévèrement, les codes du corps : comment se tenir, comment dormir, comment porter un châle, comment choisir un soutien-gorge à l'adolescence.Cette triade est une chambre d’écho très particulière. La grand-mère a connu la guerre et le communisme tardif ; la mère a vécu la transition des années 1990 ; la fille grandit avec Instagram. Elles ne parlent pas la même langue du corps, et pourtant elles cohabitent souvent dans le même appartement, dans les régions où le logement reste tendu. Les négociations qui se jouent autour d’un tiroir de lingerie, d’un maquillage, d’une tenue choisie pour sortir — c’est de l’anthropologie en miniature.
Ce que je trouve frappant, c’est que la rupture n’est jamais totale. La fille moscovite de vingt ans qui s’habille pour TikTok continue, le dimanche, à recevoir les conseils de sa grand-mère sur les tissus, sur la qualité des coutures, sur la manière de plier le linge. Là où une jeune Française aurait depuis longtemps coupé le fil de cette transmission, la jeune Slave la maintient — quitte à la subvertir.
Le féminisme post-soviétique et la réappropriation de la féminité
**Camille Vasseur :** Le féminisme français a longtemps eu un rapport méfiant à la lingerie et à la séduction. Le féminisme post-soviétique semble pris dans une autre dialectique. Comment l'analysez-vous ?
**Anatoli Chevtchenko :** Il faut comprendre d'où vient le féminisme post-soviétique. Il naît dans des sociétés qui sortent d'une décennie d'humiliation économique, où les corps féminins ont été instrumentalisés à la fois par le marché du sexe globalisé, par la propagande nataliste de certains États, et par une tradition patriarcale revigorée par la chute du communisme. Sa première bataille a été pour la dignité quotidienne, pas pour la déconstruction de la féminité.Ce qu’on observe aujourd’hui à Varsovie, à Kiev, à Saint-Pétersbourg avant les répressions récentes, c’est un féminisme qui revendique simultanément l’égalité économique et la liberté esthétique. Les militantes ne renoncent pas au rouge à lèvres, à la robe, à la lingerie raffinée — elles s’en saisissent comme outils d’autonomie. Cela peut surprendre une lectrice française habituée à un féminisme plus austère, mais cela a sa cohérence : après des décennies où l’État dictait l’apparence acceptable, choisir sa féminité est un acte politique.
Cela ne signifie pas que toutes les femmes adoptent cette posture, ni que les contradictions soient résolues. Les violences conjugales restent dramatiquement élevées en Russie, le marché du sexe continue de prélever lourdement sur l’Europe de l’Est, les inégalités salariales sont massives. Mais le rapport au corps est moins divisé que dans le débat français : il n’oppose pas radicalement la femme libre et la femme désirable.
La lingerie comme objet de médiation
**Camille Vasseur :** Vous accordez une place inattendue à la lingerie dans votre essai. En quoi est-elle un objet anthropologique pertinent ?
**Anatoli Chevtchenko :** La lingerie est l'un des rares objets qui traversent toute la journée d'une femme. Elle est portée sous la chemise au bureau, sous la robe au dîner, sous la blouse à l'hôpital. Elle est invisible et constante. C'est un excellent terrain pour observer les contradictions intériorisées : entre ce que la société attend, ce que la lignée transmet, ce que le marché propose, et ce que la femme choisit.Dans les cultures slaves, la lingerie joue un rôle de médiation entre l’espace public et l’intime. Les femmes que j’ai interrogées m’ont expliqué qu’elles soignaient leur lingerie avant tout pour elles-mêmes : pour me sentir prête, pour avoir un secret. C’est une formule qui revient. Le secret, ici, n’est pas un mensonge : c’est une réserve d’intimité que l’on emporte sous ses vêtements professionnels. Cela rejoint d’ailleurs ce que d’autres travaux ont observé sur la perception du corps féminin dans les cultures en général, où la lingerie fonctionne comme zone tampon.
Le choix des matières est révélateur. Les femmes slaves que je rencontre privilégient massivement le coton fin et la dentelle de qualité, héritages directs de la tradition textile transmise par les grands-mères. La synthétique bon marché, omniprésente dans les chaînes occidentales, est perçue comme un compromis. Les enquêtes menées sur les marques de lingerie polonaises confirment cette préférence pour les fibres naturelles travaillées avec soin.

L’arrivée des marques occidentales et l’hybridation
**Camille Vasseur :** Depuis trente ans, les marques occidentales ont massivement investi ces marchés. Cette mondialisation a-t-elle homogénéisé les pratiques ?
**Anatoli Chevtchenko :** Moins qu'on ne le pense. La première vague, celle des années 1990, a effectivement provoqué un appétit massif pour tout ce qui venait de l'Ouest : Calvin Klein, Triumph, Chantelle. C'était un acte de réparation symbolique après la pénurie. Les jeunes femmes voulaient *enfin* porter ce que l'Occident portait.Puis quelque chose s’est passé, à partir des années 2010. Les femmes ont commencé à comparer, à hiérarchiser, à revaloriser les savoir-faire locaux. Les marques polonaises de lingerie, par exemple, ont conquis une place que personne ne leur prédisait, en cultivant un compromis particulier entre tradition catholique de la pudeur et modernité érotique. Les artisanes ukrainiennes ont relancé des techniques de dentelle ancestrales, comme la dentelle de Vologda ou le travail de Koniaków. J’ai consacré un long chapitre à cette résurgence, qu’on retrouvera dans cette analyse comparative entre dentelles de Koniaków et de Vologda.
Ce qui se dessine n’est pas une homogénéisation, c’est une hybridation sélective. Les femmes prennent ce qui les intéresse dans les codes occidentaux — le confort sportif, certaines coupes, une iconographie publicitaire — et le tressent avec des héritages locaux qu’elles n’avaient jamais cessé de transmettre. Le résultat est plus original que ce qu’on imaginait il y a vingt ans, quand on prédisait la disparition pure et simple des cultures vestimentaires nationales.
Migrations slaves en Europe de l’Ouest et choc des modèles
**Camille Vasseur :** Vous travaillez aussi avec la diaspora slave en France, notamment à Lyon. Que se passe-t-il quand ces grammaires du corps rencontrent la grammaire française ?
**Anatoli Chevtchenko :** Le choc est réel, et il fonctionne dans les deux sens. Les femmes slaves arrivant en France découvrent une culture qui revendique une certaine austérité féminine — *le moins est plus*, l'élégance discrète, le maquillage minimal — alors qu'elles viennent souvent de contextes où prendre soin de son apparence est un geste de respect envers les autres.La première année est souvent inconfortable : elles se sentent à la fois trop habillées dans la rue, et regardées négativement par leurs collègues françaises. Beaucoup adaptent rapidement leur registre public, mais maintiennent leurs codes intimes — la lingerie raffinée, les soins du corps quotidiens, la coiffure soignée — comme des ancrages identitaires. C’est un phénomène que j’ai observé chez des femmes russes, ukrainiennes et biélorusses installées à Lyon, Paris ou Marseille.
À l’inverse, le regard des hommes français sur ces femmes peut basculer dans deux mythologies opposées : la femme slave fantasmée comme objet érotique, ou la femme slave moquée comme caricature. Aucune de ces deux images ne correspond à la complexité réelle des trajectoires. Pour une approche plus respectueuse de ces parcours, je recommande la lecture des portraits proposés par le CQMI sur les femmes russes et sur les femmes ukrainiennes, qui dépassent les clichés habituels.
Que disent les corps féminins slaves de l’Europe de 2026 ?
**Camille Vasseur :** Pour conclure, que nous apprennent ces corps féminins slaves sur l'Europe d'aujourd'hui ?
**Anatoli Chevtchenko :** Ils nous rappellent que les corps ne sont pas neutres, qu'ils portent l'histoire, la guerre, l'idéologie, la religion, la transmission familiale. À une époque où l'Europe se débat avec la question du retour des conservatismes, les corps féminins slaves nous montrent qu'il existe d'autres manières d'articuler féminité et autonomie que celles que nous avons construites en France au cours des cinquante dernières années.Ils nous invitent aussi à plus d’humilité. La lingerie comme objet anthropologique nous oblige à descendre du grand récit politique pour observer ce qui se joue dans le tiroir d’une commode, dans le geste d’une grand-mère qui plie un châle, dans le regard d’une fille qui choisit son premier soutien-gorge. C’est à ce niveau que se construisent les rapports au corps — et c’est à ce niveau, à mon avis, que se joueront aussi les transformations de demain.
Enfin, et c’est peut-être le plus important : ces corps refusent l’opposition fatigante entre la femme libérée qui rejette la séduction et la femme aliénée qui s’y soumet. Ils nous proposent une troisième voie, celle d’une féminité assumée comme acte de souveraineté, à n’importe quel âge, dans n’importe quelle société. Cette voie n’est pas exclusivement slave, mais elle s’y exprime aujourd’hui avec une force particulière. Elle mérite qu’on l’écoute.
Questions rapides : les idées reçues
- « Les femmes slaves seraient plus pudiques que les femmes occidentales » — Vrai ou faux ?
- Faux à grande échelle. La pudeur publique s'accompagne souvent d'une intimité plus assumée que dans certaines cultures occidentales. Le clivage public/privé est simplement plus marqué.
- « Le communisme aurait totalement effacé la coquetterie » — Vrai ou faux ?
- Faux. Il l'a comprimée et déplacée vers la sphère domestique. Les rituels féminins ont survécu dans les cuisines, les bains et les ateliers, avant de réémerger après 1991.
- « La lingerie slave serait toujours de qualité supérieure » — Vrai ou faux ?
- Nuance. Les ateliers polonais et certaines maisons russes maintiennent une exigence textile remarquable, mais le marché bas de gamme y existe aussi. La généralisation est un effet d'optique du marketing.
- « Le féminisme post-soviétique serait moins radical que le féminisme français » — Vrai ou faux ?
- Faux. Il est différent, ancré dans une autre histoire, mais il aborde frontalement des questions que le féminisme français a parfois esquivées, notamment l'articulation entre féminité visible et autonomie politique.
- « Les hommes slaves contrôleraient l'apparence de leurs compagnes » — Vrai ou faux ?
- Largement faux dans les classes urbaines éduquées. La transmission des codes vestimentaires passe d'abord par les femmes elles-mêmes, entre générations. Les hommes en sont souvent spectateurs plus qu'acteurs.
- « Le banya serait un lieu érotique » — Vrai ou faux ?
- Faux dans la version féminine traditionnelle. C'est un espace de sociabilité, de soin et de transmission entre femmes, qui n'a rien à voir avec la mythologie sauna-érotisme construite par certaines représentations occidentales.
Conclusion : 3 choses à retenir
- Le « monde slave » est une fiction commode : trois grandes traditions religieuses (orthodoxe, catholique, gréco-catholique) et plusieurs empires historiques ont façonné des grammaires distinctes du corps féminin, qu'il faut analyser au pluriel.
- L'expérience soviétique n'a pas effacé les héritages féminins : elle les a suspendus dans la sphère domestique, où ils ont survécu par la transmission entre grand-mère, mère et fille, avant de réémerger dans les années 2000 sous des formes hybrides.
- La lingerie, loin d'être un sujet anecdotique, est un objet anthropologique de premier plan : elle médie l'espace public et l'intime, transmet des savoir-faire ancestraux, et permet aux femmes slaves contemporaines d'articuler féminité visible et autonomie politique.
Pour aller plus loin : foire aux questions
Y a-t-il une seule perception du corps féminin dans les cultures slaves ?
Non. L’espace slave est un patchwork qui inclut au moins trois grandes traditions : orthodoxe russe, catholique polonaise, gréco-catholique ukrainienne, sans compter les nuances baltes ou balkaniques. Chaque tradition module différemment la pudeur, l’érotisme et la maternité. Pour une plongée concrète dans ces différences, l’enquête sur la lingerie en Russie et celle sur la lingerie en Pologne montrent à quel point les codes varient d’un pays à l’autre.
L’expérience soviétique a-t-elle effacé les héritages religieux ?
Elle les a recouverts plus qu’effacés. Les rituels féminins liés au corps — bains, transmissions intergénérationnelles, codes vestimentaires — ont survécu de manière souterraine et resurgissent depuis 1991 dans des formes hybrides. La fréquentation des banya, jamais interrompue, est l’un des marqueurs les plus visibles de cette persistance.
Le féminisme post-soviétique est-il comparable au féminisme français ?
Il s’en distingue par son rapport à la féminité. Là où le féminisme français a longtemps tenu la lingerie et la séduction à distance, le féminisme post-soviétique tend à les revendiquer comme actes d’autonomie après des décennies d’uniformisation imposée. Cela ne signifie pas qu’il soit moins exigeant sur l’égalité réelle — au contraire, il l’aborde par d’autres entrées.
La lingerie joue-t-elle un rôle dans cette perception du corps ?
Un rôle considérable. La lingerie est l’objet par lequel les femmes négocient au quotidien le passage entre l’espace public et l’intime. Dans les cultures slaves, c’est aussi un terrain de transmission entre mères, filles et belles-mères, et un marqueur de soin de soi qui ne dépend pas du regard masculin extérieur.
Comment l’anthropologue travaille-t-il sur un sujet aussi intime ?
Par entretiens longs, observation participante dans les hammams, analyse iconographique des magazines féminins, et lecture comparée des récits de soi. Le corps féminin n’est pas un terrain inaccessible : il faut juste accepter d’y consacrer du temps, et de respecter les seuils que les femmes elles-mêmes fixent. C’est ce travail patient qui permet ensuite de relier des objets aussi différents que la dentelle artisanale, la lingerie industrielle et les rituels du bain.
Existe-t-il des différences notables entre les cultures slaves de l’Est et celles d’Europe centrale ?
Oui, et elles sont substantielles. Les cultures slaves orientales (Russie, Ukraine, Biélorussie) restent fortement marquées par l’héritage orthodoxe et l’expérience soviétique tardive. Les cultures slaves occidentales (Pologne, Tchéquie, Slovaquie) ont conservé un rapport catholique au corps, et leur expérience communiste a été plus courte et plus contestée. Cela se traduit dans les pratiques contemporaines : les Polonaises et les Tchèques ont, par exemple, un rapport plus latin à la mode et au cinéma, tandis que les Russes et les Ukrainiennes maintiennent un imaginaire plus oriental, plus sacré, du corps féminin.