Entretien avec Margaux Dubois, historienne du textile : la lingerie d'Europe de l'Est au XXe siècle
Margaux Dubois, historienne du textile spécialisée dans l'Europe centrale et orientale, retrace pour Secret d'Amour un siècle de lingerie en Europe de l'Est, de l'opulence tsariste à la libération post-soviétique.
L’histoire de la lingerie en Europe de l’Est ne se laisse pas raconter à la manière dont on raconte celle de Paris ou de New York. Elle suit ses propres rythmes, ses propres ruptures, et obéit à des logiques politiques et industrielles qui n’ont aucun équivalent à l’Ouest. Pour démêler ce siècle particulier — de la dentelle impériale aux marques contemporaines en passant par la grisaille soviétique —, nous nous sommes adressés à l’une des spécialistes francophones de la culture matérielle est-européenne. Cet entretien, mené dans son bureau de l’avenue Louise à Bruxelles un après-midi pluvieux d’avril, est un portrait éditorial restituant la synthèse d’un travail de recherche au long cours.
Margaux Dubois nous reçoit entre deux étagères chargées de catalogues d’usines polonaises et de magazines féminins russes des années 1960. Sur sa table, une chemise brodée de lin du gouvernorat de Voronej, prêtée par une collectionneuse, voisine avec un carnet de croquis Burda. C’est dans ce décor, à mi-chemin entre l’archive et l’objet, qu’elle a accepté de retracer pour les lectrices de Secret d’Amour un siècle d’histoires intimes.
Spécialiste de l'histoire matérielle de l'Europe centrale et orientale au XXe siècle. Elle a consacré quinze ans à documenter les industries textiles polonaise, russe et tchécoslovaque depuis l'ère tsariste. Auteur de l'essai éditorial « Coton et résistances : une histoire intime du XXe siècle ». Cet entretien est un portrait éditorial.
L’élégance impériale russe : un héritage occulté
**Camille Vasseur :** On résume souvent la lingerie est-européenne à l'austérité soviétique. Or vous insistez sur l'existence d'une tradition impériale d'une grande richesse. Comment se présentait cette culture matérielle avant 1917 ?
**Margaux Dubois :** L'amnésie collective autour de la période impériale russe est un véritable problème historiographique. À Saint-Pétersbourg comme à Moscou, les classes aisées disposaient au tournant du XXe siècle d'une culture vestimentaire raffinée qui rivalisait sans complexe avec Paris ou Vienne. Les grands magasins du passage Gostiny Dvor importaient des pièces françaises et viennoises, mais commandaient aussi à des couturières locales formées aux techniques occidentales.La singularité russe tient à l’existence d’une dentelle locale d’exception : la dentelle de Vologda, produite au fuseau dans cette ville du nord depuis le XVIIe siècle. Ses motifs floraux continus, son fond de réseau régulier et sa blancheur laiteuse en faisaient un produit recherché jusqu’à Paris. Pour mieux comprendre la place de ces traditions dans l’identité féminine, je renvoie à notre dossier sur l’histoire de la lingerie en Europe de l’Est qui couvre le siècle dans son ensemble.
Mais il ne faut pas confondre cette lingerie urbaine avec ce que portait la masse de la population. Les paysannes russes, ukrainiennes et biélorusses portaient la rubakha, longue chemise de lin brodée de motifs protecteurs — losanges, croix, végétaux stylisés — dont le vocabulaire graphique était transmis de mère en fille. C’est une autre histoire de l’intime, plus discrète, mais tout aussi codée.
1917-1929 : la NEP, ou la persistance d’un marché privé
**Camille Vasseur :** La révolution de 1917 a-t-elle aussitôt anéanti cette culture, ou la transition fut-elle plus progressive ?
**Margaux Dubois :** La rupture est plus tardive qu'on ne l'imagine. Entre 1921 et 1928, la Nouvelle Politique Économique de Lénine a permis la survie d'un secteur privé limité, et le commerce de la lingerie en a profité. Les NEPmen — ces petits entrepreneurs urbains — alimentaient un marché de niche pour les femmes qui voulaient se distinguer dans le milieu artistique, la nomenklatura naissante ou la bourgeoisie rouge.Les magazines féminins de cette période, notamment Rabotnitsa (L’Ouvrière) et Krestyanka (La Paysanne), ont d’ailleurs proposé jusqu’au début des années 1930 des patrons de couture pour confectionner soi-même un soutien-gorge ou une combinaison à domicile. C’est un détail que beaucoup d’historiens occidentaux ont manqué.
Le grand basculement intervient avec le premier plan quinquennal en 1928 et la collectivisation. À partir de là, la production privée est étouffée et les fabriques d’État prennent le relais. Mais la décennie 1920 reste une parenthèse fascinante où coexistent les avant-gardes constructivistes — pensez à Varvara Stepanova qui dessine des vêtements rationnels et géométriques — et la persistance d’un marché féminin traditionnel.
Le grand basculement stalinien (1930-1953)
**Camille Vasseur :** Vous parlez d'une « refonte radicale » sous Staline. Comment l'intimité féminine a-t-elle été reconfigurée par l'industrie d'État ?
**Margaux Dubois :** L'industrialisation stalinienne a entraîné la création de quelques dizaines de très grandes usines textiles d'État, organisées en combinats régionaux. Le combinat textile de Trekhgornaïa Manoufaktura à Moscou ou ceux d'Ivanovo employaient chacun des dizaines de milliers d'ouvrières. Leur logique était quantitative : couvrir les besoins fondamentaux du plus grand nombre, sans considération esthétique.Concrètement, cela donne une lingerie féminine d’une pauvreté formelle remarquable : un soutien-gorge en coton blanc renforcé, sans armature, en deux ou trois tailles approximatives, et une culotte taille haute en jersey épais. Les coloris sont neutres — blanc, gris-écru, beige — et la durabilité est privilégiée sur tout le reste. La gamme de tailles est dramatiquement insuffisante pour les morphologies réelles, ce qui condamne beaucoup de femmes soit à acheter trop grand, soit à coudre elles-mêmes.
Cette pauvreté esthétique n’est pas accidentelle. Elle traduit une philosophie politique cohérente : la lingerie « bourgeoise », avec ses dentelles et ses rubans, symbolisait le luxe oisif que l’idéologie soviétique entendait dépasser. L’égalité socialiste s’habillait en coton blanc, robuste et indifférencié. Et pourtant — et c’est un paradoxe que j’aime souligner — les usines produisaient en parallèle quelques modèles « fantaisie » destinés aux magasins Beriozka, accessibles uniquement à l’élite et aux étrangers en devises convertibles. La société sans classes avait sa lingerie de luxe, soigneusement cachée.

Les unités satellites : Pologne et Tchécoslovaquie
**Camille Vasseur :** La Pologne et la Tchécoslovaquie semblent avoir suivi une trajectoire un peu distincte de celle de l'URSS. Pourquoi ?
**Margaux Dubois :** Ces deux pays disposaient avant 1939 d'une industrie textile parmi les plus sophistiquées d'Europe centrale. La Pologne avait Łódź — surnommée la « Manchester polonaise » — où prospéraient depuis le XIXe siècle des dynasties de fabricants juifs et allemands. La Tchécoslovaquie avait les usines de Bohême du Nord, héritage direct de l'Empire austro-hongrois.Cette base technique a partiellement survécu à la nationalisation communiste. Plutôt que de tout araser, les régimes polonais et tchécoslovaque ont reconverti ces usines en unités d’État, mais en y conservant un certain savoir-faire. Résultat : la lingerie produite en Pologne ou en Tchécoslovaquie dans les années 1960-1970 était sensiblement plus élaborée que la production soviétique. On y trouvait des modèles avec armature, des bonnets façonnés, parfois de la dentelle.
Cette différence de qualité a créé un commerce parallèle intra-bloc fascinant. Les femmes soviétiques en voyage à Varsovie, Prague ou Sofia rapportaient systématiquement des sous-vêtements polonais ou tchèques. Cette dimension est centrale dans notre guide des marques de lingerie polonaises, qui retrace cette continuité de savoir-faire jusqu’aux marques contemporaines comme Samanta ou Gorteks.
Le marché noir des années 1960-1970
**Camille Vasseur :** Comment fonctionnait concrètement le marché noir de la lingerie occidentale ? Qui en étaient les acteurs ?
**Margaux Dubois :** Le système reposait sur trois canaux distincts. Le premier, et le plus prestigieux, passait par les marins de la marine marchande soviétique qui faisaient escale à Hambourg, Anvers ou Marseille. Ils ramenaient dans leurs cabines des cargaisons entières de soutiens-gorge Triumph, de bas Dim et de chemises de nuit Calvin Klein qu'ils revendaient à leur retour à des prix astronomiques. Le deuxième canal passait par les diplomates, les artistes en tournée, les journalistes accrédités à l'étranger. Ces familles avaient accès aux Beriozka — ces magasins en devises — et pouvaient acheter occidental.Le troisième canal, plus modeste mais plus durable, passait par les colis envoyés par la famille émigrée. Une cousine en France ou en Israël expédiait deux fois par an un colis qui contenait, parmi d’autres choses, un soutien-gorge en dentelle Lejaby ou Lou. Ces pièces avaient une valeur sentimentale et économique disproportionnée. On les portait pour les grandes occasions, on les réparait à l’infini, on les transmettait.
Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que posséder un soutien-gorge occidental relevait de l’acte politique autant qu’esthétique. C’était une manière silencieuse de signifier qu’on participait, par-delà le rideau de fer, à une culture commune avec les femmes de Paris ou de Milan. Le rapport entre intimité et politique, qu’on retrouve dans cette analyse de la perception du corps féminin, trouve ici une expression particulièrement nette.
Le rôle des magazines féminins polonais
**Camille Vasseur :** Vous évoquez souvent l'importance des magazines polonais comme vecteurs de modernité. Quel rôle ont-ils joué exactement ?
**Margaux Dubois :** La Pologne communiste a entretenu une presse féminine remarquablement vivante, beaucoup plus libérale que la presse soviétique. *Filipinka*, *Przyjaciółka* (L'Amie) et surtout l'édition polonaise de *Burda Moden* — autorisée à partir de 1987 mais largement diffusée auparavant sous forme de copies illégales — ont été pour des millions de femmes du bloc de l'Est la principale fenêtre vers la mode occidentale.Le magazine Burda était un objet culte : il était passé de main en main, copié à la main, traduit dans des versions samizdat circulant jusqu’à Vladivostok. Les patrons de couture qu’il proposait permettaient aux femmes de confectionner elles-mêmes des sous-vêtements à l’allure occidentale à partir de tissus locaux. Cette pratique de la confection domestique, qu’on a sous-estimée, a maintenu vivante toute une culture du geste — couture, broderie, dentelle — qui a ensuite servi de base aux marques privées des années 1990.
J’ajouterais que les magazines polonais ont aussi joué un rôle d’éducation au regard. Ils ont habitué les femmes du bloc à voir des photographies de mode où le corps féminin était mis en scène avec un certain érotisme — discret par rapport aux standards occidentaux, mais inédit dans le bloc soviétique. Cette éducation du regard est l’un des préalables culturels qui rendra possible le boom des années 1990.

1989 : la rupture et le boom commercial
**Camille Vasseur :** Comment caractériseriez-vous la rupture de 1989-1991 du point de vue qui nous intéresse ici ?
**Margaux Dubois :** C'est une rupture d'une violence stupéfiante, qu'aucune analogie occidentale ne permet vraiment de comprendre. Du jour au lendemain — ou presque — les marchés de l'Europe de l'Est ont basculé de l'économie de pénurie à l'économie d'abondance. Triumph, Wonderbra, Calvin Klein, Victoria's Secret se sont précipités sur ces marchés vierges où la demande latente était immense.Les premières années ont été marquées par une consommation parfois excessive, comme une revanche sur des décennies de manque. On voyait des femmes dépenser des sommes disproportionnées pour s’offrir un ensemble en dentelle qui aurait été parfaitement banal en Europe de l’Ouest. Cette phase de surconsommation a duré environ une décennie.
Puis le marché s’est normalisé. Les femmes est-européennes ont progressivement développé un rapport plus mature à la lingerie, en mêlant marques occidentales et marques locales émergentes. C’est cette dialectique entre globalisation commerciale et réenracinement local qui me semble la dynamique la plus intéressante de la période 2000-2026, et que j’analyse en détail dans le travail comparatif sur la dentelle de Koniaków et de Vologda.
L’émergence des marques nationales
**Camille Vasseur :** Quelles sont les marques est-européennes qui ont vraiment émergé après 1989 et pourquoi celles-là ?
**Margaux Dubois :** Le cas le plus emblématique est celui de Milavitsa, fondée à Minsk en 1908 et qui a survécu à toutes les transformations politiques. Privatisée dans les années 1990, l'entreprise a su capitaliser sur une réputation de qualité et de fiabilité acquise à l'époque soviétique pour devenir aujourd'hui l'une des plus grandes marques de lingerie d'Europe de l'Est. Milavitsa exporte dans plus de trente pays.En Pologne, Samanta, Gorteks, Mat ou Kinga ont émergé dans les années 1990 sur la base des compétences textiles héritées de Łódź. Leur stratégie a consisté à se positionner sur un segment qualité-prix très compétitif, qui a séduit les consommatrices ouest-européennes via la grande distribution. Aujourd’hui, la Pologne est le deuxième producteur de lingerie en Europe.
En République tchèque, Triola — fondée en 1949 comme entreprise nationale de bas de soie — a réussi sa privatisation et continue de proposer une lingerie de qualité moyenne haut de gamme. La Russie a vu émerger Charmante, Infinity Lingerie et plus récemment Belarosia, qui jouent sur un registre plus glamour, parfois surchargé par rapport au goût polonais plus mesuré. Ces différences nationales sont révélatrices : il n’y a pas de « lingerie est-européenne » homogène, mais une diversité de cultures matérielles qui dialoguent et se distinguent.
Continuités techniques : la dentelle traditionnelle au XXIe siècle
**Camille Vasseur :** Vous insistez sur la continuité des savoir-faire artisanaux. Comment la dentelle traditionnelle — Vologda, Koniaków — a-t-elle survécu au XXe siècle et que devient-elle aujourd'hui ?
**Margaux Dubois :** C'est l'une des histoires les plus émouvantes que j'ai eu à documenter. La dentelle de Vologda et la dentelle de Koniaków — la première au fuseau, la seconde au crochet — ont traversé le XXe siècle dans des conditions très différentes. À Vologda, l'État soviétique a institutionnalisé la production en créant en 1964 l'usine « Snejinka » (Flocon de neige), qui employait jusqu'à 1500 dentellières et exportait vers l'Occident pour générer des devises. C'est paradoxal mais c'est cette industrialisation qui a sauvé le savoir-faire de l'extinction.À Koniaków, en revanche, la production est restée artisanale et familiale, organisée autour de quelques familles de dentellières qui transmettaient leur art de génération en génération. Le célèbre « string en dentelle de Koniaków », qui a fait scandale en 2003 quand le Vatican s’en est ému, s’inscrit dans cette tradition vivante.
Aujourd’hui, ces deux savoir-faire sont menacés par le vieillissement des praticiennes et le manque de relève. Mais ils inspirent une nouvelle génération de créatrices qui intègrent ces dentelles dans des collections contemporaines. Notre dossier sur la lingerie élégante et les traditions d’Europe de l’Est montre bien comment ces réinterprétations actuelles articulent patrimoine et modernité.
Bilan d’historienne
**Camille Vasseur :** Si vous deviez résumer ce que la lingerie nous dit du XXe siècle est-européen, qu'est-ce que vous retiendriez ?
**Margaux Dubois :** Trois choses, et je suis frappée que ce soit la lingerie — un objet apparemment futile — qui les rende particulièrement visibles. D'abord, la centralité du corps féminin dans les politiques publiques du XXe siècle. Aucun régime n'a été indifférent à la manière dont les femmes habillaient leur intimité. Aucun. Cela seul mérite réflexion.Ensuite, la résilience extraordinaire des cultures matérielles populaires. Malgré soixante-dix ans d’idéologie productiviste, la dentelle de Vologda existe toujours. Les broderies ukrainiennes existent toujours. Les techniques de Koniaków existent toujours. Cela me rend optimiste sur la capacité des sociétés à préserver ce qu’elles tiennent pour important, même sous les contraintes les plus lourdes. La sociologue Larissa Volkova évoque cette idée à propos du désir féminin et de ses transformations, et je trouve son analyse parfaitement applicable au champ textile.
Enfin, la complexité du rapport entre liberté politique et liberté intime. On a tendance à supposer mécaniquement que la première précède la seconde. Mais l’histoire des femmes du bloc de l’Est nous montre que des stratégies d’autonomie intime ont existé bien avant 1989, dans les marges et les interstices du système — par la couture, par le marché noir, par le partage de patrons. Ce qui rejoint des problématiques contemporaines de communication intime au sein du couple qui dépassent largement les contextes politiques particuliers.
Questions rapides : les idées reçues
- « La lingerie soviétique était totalement absente de toute fantaisie » — Vrai ou faux ?
- Faux. Les usines produisaient quelques modèles « fantaisie » pour les magasins de luxe Beriozka, mais en quantités très limitées et réservés à l'élite ou aux étrangers payant en devises convertibles.
- « Toutes les femmes du bloc de l'Est portaient la même lingerie » — Vrai ou faux ?
- Faux. Il existait des différences nationales marquées : la production polonaise et tchèque était nettement plus élaborée que la soviétique, et les femmes du bloc voyageaient pour acheter à l'étranger.
- « Le marché noir était le seul moyen d'accéder à de la lingerie occidentale » — Vrai ou faux ?
- Faux. Trois canaux coexistaient : le marché noir, les Beriozka pour l'élite munie de devises, et les colis familiaux envoyés depuis l'étranger.
- « Après 1989, les marques occidentales ont éliminé les producteurs locaux » — Vrai ou faux ?
- Faux. Les marques locales comme Milavitsa, Samanta ou Triola ont prospéré et exportent aujourd'hui dans toute l'Europe.
- « La dentelle de Vologda est un savoir-faire éteint » — Vrai ou faux ?
- Faux mais menacé. La production continue mais le vieillissement des dentellières et le manque de relève rendent l'avenir incertain.
- « Les femmes soviétiques ne s'intéressaient pas à la mode » — Vrai ou faux ?
- Profondément faux. La diffusion clandestine de Burda Moden, les patrons de couture maison et le commerce parallèle prouvent un intérêt aigu et permanent.
- « La Yougoslavie suivait le modèle soviétique » — Vrai ou faux ?
- Faux. Sous Tito, la Yougoslavie était ouverte au commerce italien et accueillait des produits occidentaux. C'était une destination shopping pour les femmes du bloc.
Conclusion : 3 choses à retenir
- La lingerie en Europe de l'Est au XXe siècle n'a jamais été un objet anodin : elle a porté les tensions politiques, économiques et symboliques de chaque régime, de l'opulence tsariste à l'austérité stalinienne, du marché noir des années 1970 au boom commercial post-1989.
- Il n'existe pas une mais plusieurs cultures matérielles est-européennes, distinctes les unes des autres : la tradition russe avec sa dentelle de Vologda, la tradition polonaise enracinée à Łódź, la tradition tchèque héritée de l'Empire austro-hongrois, et tant d'autres encore.
- Les savoir-faire artisanaux — broderies ukrainiennes, dentelles de Koniaków et de Vologda — ont survécu à toutes les transformations politiques et inspirent aujourd'hui une nouvelle génération de créatrices qui réarticulent patrimoine et modernité.
FAQ
Quels pays comprend l’Europe de l’Est dans cette analyse historique ?
L’Europe de l’Est inclut ici la Russie, la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, la Roumanie, la Bulgarie, l’Ukraine et les pays baltes. La Yougoslavie suit une trajectoire distincte, davantage tournée vers l’Italie et l’Occident dès les années 1950.
La lingerie était-elle vraiment standardisée en URSS ?
Oui, la production était centralisée par les usines d’État et les modèles très limités. La lingerie féminine soviétique privilégiait la durabilité et la simplicité au détriment de l’esthétique et de la diversité de tailles, dans une logique productiviste cohérente avec l’idéologie du régime.
Comment les femmes obtenaient-elles de la lingerie occidentale derrière le rideau de fer ?
Trois canaux principaux : le marché noir alimenté par les marins et diplomates, les colis envoyés par la famille émigrée, et les voyages occasionnels en Yougoslavie ou en Hongrie où certaines marques occidentales étaient disponibles dans les boutiques officielles.
Pourquoi la Pologne est-elle devenue un grand producteur de lingerie ?
La Pologne disposait avant 1939 d’une industrie textile sophistiquée à Łódź, surnommée la « Manchester polonaise ». Cette base technique a survécu à l’ère communiste sous forme d’unités de production qui ont basculé après 1989 vers le marché privé européen, avec des marques comme Samanta, Gorteks ou Kinga.
Le rapport à la lingerie a-t-il vraiment changé après 1989 ?
Profondément. Les années 1990 ont vu une explosion de la consommation, parfois excessive, comme une revanche sur des décennies de manque. Le marché s’est ensuite normalisé avec l’émergence de marques locales qualitatives et un dialogue plus mature entre offre globale et patrimoine national.
Existe-t-il encore aujourd’hui des dentelles traditionnelles utilisées en lingerie ?
Oui, la dentelle de Vologda en Russie et la dentelle de Koniaków en Pologne continuent d’être produites, bien que la relève des praticiennes soit incertaine. De jeunes créatrices intègrent ces savoir-faire dans des collections contemporaines, articulant patrimoine et modernité.
Quelles sont les marques de lingerie est-européennes les plus importantes aujourd’hui ?
Milavitsa (Biélorussie, fondée en 1908), Samanta et Gorteks (Pologne), Triola (République tchèque) et Charmante (Russie) figurent parmi les marques majeures. Elles exportent dans toute l’Europe et représentent une production de qualité reconnue.