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Entretien avec Mathilde Aubert, styliste slow fashion : l'avenir de la lingerie artisanale européenne

10 juin 2026 · 14 min · Nadia Kowalski
Mathilde Aubert, styliste slow fashion et fondatrice de l'atelier Fil Secret, dans son atelier parisien entouré de matières naturelles

Mathilde Aubert a quitté l'industrie conventionnelle de la lingerie après dix ans pour fonder Fil Secret, un atelier slow-fashion basé entre Paris et Berlin. Elle collabore avec des tisserands et dentellières d'Europe centrale pour créer des dessous en petites séries. Entretien réalisé dans son atelier du 11e arrondissement de Paris, mai 2026.

L’atelier de Mathilde Aubert se trouve dans une cour pavée du 11e arrondissement de Paris, à deux pas de la rue de la Roquette. Un espace blanc, lumineux, avec de grandes fenêtres donnant sur un jardin intérieur. Des rouleaux de lin, de coton biologique et de dentelle fine s’empilent sur des étagères en bois brut. Au mur, des croquis au crayon et des échantillons de matière épinglés comme une bibliothèque textile vivante. Mathilde Aubert, 42 ans, nous reçoit entourée des outils de son quotidien — un mannequin à roulettes, deux machines à coudre industrielles et une imposante collection de fuseaux à dentelle traditionnelle ramenés de ses voyages en Pologne.

Elle a quitté il y a huit ans un poste de responsable de collections dans une grande maison de lingerie parisienne. Ce n’était pas une rupture idéologique soudaine, dit-elle, mais “une accumulation”. Trop de matières synthétiques, trop de collections, trop peu de temps pour bien faire. En 2018, elle fonde Fil Secret — un nom choisi pour ses deux sens : le fil qui est secret, caché sous les vêtements, et le fil qui tient un secret, celui d’un savoir-faire ancré dans le territoire.

Notre conversation, entamée autour d’un café noir, a duré plus de deux heures. Voici ce qu’on en retient.

Mathilde Aubert, styliste slow fashion et fondatrice de l'atelier Fil Secret, Paris

Mathilde Aubert Styliste, fondatrice de l’atelier Fil Secret — Paris / Berlin

Styliste de formation (École Duperré, Paris), Mathilde Aubert a travaillé dix ans pour des maisons de lingerie parisiennes avant de fonder en 2018 son atelier Fil Secret, dédié à la création de lingerie slow-fashion en petites séries. Basée entre Paris et Berlin, elle collabore avec des tisserands et dentellières d’Europe centrale. Elle intervient régulièrement dans des conférences sur la mode durable et enseigne à l’École Supérieure des Arts Appliqués de Paris. Auteure de La lingerie lente — manifeste pour une intimité consciente (2024).

RepèreDétail
NomMathilde Aubert
VilleParis / Berlin (atelier Fil Secret)
SpécialitéStyliste slow fashion, co-création avec artisans d’Europe centrale
Expérience10 ans en industrie conventionnelle, atelier fondé en 2018
Thèse principaleLa matière et le réseau d’artisans priment sur la vision du designer : “je pars de la matière, la vision naît de là”
OuvrageLa lingerie lente — manifeste pour une intimité consciente (2024)

Ce que l’industrie conventionnelle m’a appris — et ce qu’elle m’a coûté

Nadia : Vous avez passé dix ans dans l'industrie conventionnelle de la lingerie avant de tout quitter. Qu'est-ce que cet itinéraire vous a apporté — et qu'est-ce qu'il vous a coûté ?
Mathilde : Il m'a appris les mécanismes. Comment une matière première se transforme en produit fini, combien d'étapes, combien de mains, combien de décisions opaque. J'ai une connaissance technique approfondie des fibres, des constructions de tissus, des grilles de coût. C'est précieux — je m'en sers tous les jours chez Fil Secret.

Ce qu’il m’a coûté, c’est une période assez longue de dissonance cognitive. Je savais que les matières qu’on utilisait étaient problématiques — traçabilité nulle, teintures douteuses, élasthane qui ne se dégrade jamais. Mais le système a une inertie extraordinaire. Les clients achetaient, les chiffres de vente étaient là, et personne ne posait la question à voix haute. J’ai fini par la poser moi-même et personne n’a voulu l’entendre.

Nadia : Le marché de la lingerie a considérablement changé depuis 2018. Aviez-vous anticipé cette évolution vers la durabilité ?
Mathilde : J'avais anticipé qu'il y avait une demande sous-servie pour de la lingerie de vraie qualité. Pas la lingerie de luxe inaccessible, pas la lingerie de masse — quelque chose entre les deux, mais avec des vraies matières et un vrai savoir-faire. Ce que je n'avais pas anticipé, c'est la vitesse. En 2018, quand j'ai lancé Fil Secret, j'avais peut-être vingt clientes régulières. En 2024, j'ai une liste d'attente pour les nouvelles collections. Le marché s'est réveillé très vite, surtout après 2020.

Ce qui m’a surprise positivement, c’est que la clientèle n’est pas homogène. Je pensais toucher principalement des femmes de 30-45 ans conscientes des enjeux environnementaux. En réalité, mes clientes ont entre 22 et 70 ans, viennent de tous les milieux, et leurs motivations sont très diverses — pour certaines c’est l’environnement, pour d’autres le rapport au corps, pour d’autres encore simplement la qualité du tissu contre leur peau.

Le lin d’Europe centrale : un trésor textile sous-estimé

Nadia : Vous travaillez beaucoup avec des artisans d'Europe centrale — Pologne, Lituanie, Ukraine. Comment s'est construit ce réseau ?
Mathilde : Par accident, d'abord. En 2019, je cherchais une dentelle de lin spécifique — fine, légère, à structure géométrique — pour une commande. Je n'en trouvais pas en France ni en Italie à un prix qui permettrait encore de vendre la pièce finie à un tarif raisonnable. Quelqu'un m'a mis en contact avec une coopérative de Koniakow, dans les Beskides polonaises. Je suis allée les rencontrer.

Ce que j’ai vu là-bas m’a bouleversée. Des femmes qui fabriquent de la dentelle aux fuseaux depuis l’enfance, avec une précision et une inventivité techniques que je n’avais jamais vues. Et à un prix réaliste — pas parce que le travail est sous-payé, mais parce que la structure de coûts locale le permet. Depuis, je me fournis là-bas pour mes dentelles — un savoir-faire dentellier que notre guide des tissus et dentelles traditionnels documente avec précision. J’ai développé des relations similaires avec des tisserands de lin à Vilnius et des brodeuses à Lviv.

Ce réseau est aujourd’hui le cœur de Fil Secret. Je ne suis pas une marque qui sous-traite en Europe de l’Est pour réduire ses coûts — je suis une marque qui co-crée avec des artisans européens dont je respecte profondément le savoir-faire.

Nadia : Comment ces collaborations changent-elles concrètement votre processus créatif ?
Mathilde : Fondamentalement. Dans l'industrie conventionnelle, le designer part d'une vision et cherche la matière qui s'y conforme. Je fais l'inverse : je pars de la matière — sa texture, ses contraintes techniques, son histoire — et la vision naît de là.

Quand je travaille avec Danuta, la responsable de la coopérative de Koniakow, on commence toujours par parler des fuseaux disponibles cette saison, du lin récolté cet automne. Puis on cherche ensemble ce que ça peut donner. Cette année, elle a développé un point de dentelle inspiré d’un motif architectural qu’elle avait vu dans un livre sur l’Art Nouveau viennois. J’ai construit une collection entière autour de ce point. C’est une co-création au sens propre.

Atelier de lingerie slow fashion, étoffes de lin et dentelle d'Europe centrale, processus de création artisanale

La slow fashion comme résistance culturelle

Nadia : Votre livre "La lingerie lente" parle de "résistance culturelle". Qu'entendez-vous par là ?
Mathilde : Je veux dire que choisir une lingerie artisanale est un acte politique au sens large — pas au sens partisan, mais au sens d'un choix sur la façon dont on veut organiser notre monde matériel. Quand vous achetez une culotte à 4€ en fast fashion, vous avalisez un système qui externalise les coûts environnementaux et humains. Quand vous achetez une pièce à 60€ d'une tisserande lituanienne, vous soutenez une chaîne humaine qui a un sens.

La lingerie est particulièrement intéressante pour ce sujet parce que c’est le vêtement le plus invisible. Personne — ou presque — ne voit votre lingerie. Ça signifie que quand vous en choisissez une de qualité, vous ne le faites pas pour le regard des autres. Vous le faites pour vous. C’est le seul vêtement où le soin qu’on se prodigue est entièrement privé, entièrement intime.

Il y a quelque chose de profondément féministe là-dedans — dans le sens du prendre soin de soi pour soi, indépendamment du regard masculin ou social. La lingerie slow fashion, c’est du soin de soi qui ne se justifie pas.

Ce positionnement rejoint pleinement les pratiques documentées dans notre guide de la lingerie éco-responsable et du slow fashion en Europe — un panorama des certifications, des marques et des démarches concrètes qui incarnent cette philosophie.

Nadia : L'esthétique joue un rôle majeur dans la séduction et la confiance en soi. Comment conciliez-vous la dimension éthique et l'attractivité des pièces ?
Mathilde : Je n'oppose pas les deux — au contraire. La vraie beauté d'un vêtement vient de sa cohérence : matière belle, construction impeccable, usage respectueux du corps. La lingerie fast fashion passe beaucoup de budget en marketing pour simuler cette beauté. La lingerie artisanale l'a naturellement.

Mais je refuse aussi le mythe que la slow fashion serait nécessairement terne, beige ou sage. La collection Koniakow de cette saison est d’une sensualité réelle — la dentelle est fine comme une toile d’araignée, les structures jouent avec la transparence. Ce n’est pas parce que c’est éthique que c’est austère. On a besoin des deux : du désir et de la conscience. La lingerie peut porter ces deux dimensions sans que l’une n’étouffe l’autre.

Sur ce sujet de la séduction consciente, les approches développées par les experts de la confiance en soi montrent d’ailleurs que la qualité du vêtement intime influence significativement l’état émotionnel et la confiance — une dimension que nous explorons aussi à Fil Secret dans nos ateliers de sensibilisation.

L’avenir de la lingerie artisanale européenne

Nadia : Comment voyez-vous l'évolution du marché de la lingerie slow fashion en Europe d'ici 2028 ?
Mathilde : Je vois trois dynamiques majeures. La première, c'est la structuration : des plateformes de distribution spécialisées vont émerger, facilitant l'accès à des marques artisanales qui n'ont pas les ressources pour la distribution wholesale conventionnelle. Certaines existent déjà — Burel, Wolf & Badger — mais elles restent insuffisantes.

La deuxième, c’est l’intelligence artificielle dans le patronage. Des outils IA permettent aujourd’hui de générer des patrons personnalisés à partir de mesures corporelles précises. Pour la lingerie — un secteur où les tailles standardisées échouent dramatiquement pour 60% des femmes — c’est révolutionnaire. Les premières marques qui combineront ce service avec des matières artisanales et des fabricants locaux seront en avance de cinq ans sur le marché.

La troisième, c’est le dialogue entre tradition et modernité en Europe centrale. Les artisans polonais, lituaniens, ukrainiens ont des savoir-faire extraordinaires mais une présence en ligne souvent limitée. Des intermédiaires créatifs — comme je suis moi-même — vont jouer un rôle croissant pour connecter ces artisans au marché occidental. Fil Secret est peut-être un modèle de ce que ça peut être.

Nadia : Vous enseignez aussi. Qu'est-ce que vous transmettez à vos étudiants sur la lingerie artisanale ?
Mathilde : La question fondamentale que je leur pose en premier cours : "Pour qui faites-vous ce vêtement ?" Si la réponse est "pour le marché" ou "pour vendre", je leur dis qu'ils ont déjà perdu. Si la réponse est "pour un corps, une peau, un confort, un plaisir", alors on peut travailler.

Je leur transmets aussi une culture de la matière. Dans l’industrie conventionnelle, les designers travaillent souvent sur des fiches techniques sans jamais toucher les tissus bruts. Je les oblige à travailler avec leurs mains avant tout — tisser, teindre, coudre. Comprendre ce qu’une fibre peut faire, ce qu’elle ne peut pas faire. Ce rapport tactile au matériau est ce qui distingue un designer de mode d’un créateur artisanal.

Ce que je veux qu’ils retiennent : le vêtement intime est le plus personnel qui soit. Il mérite d’être pensé avec la même sérieux qu’une architecture, une médecine. C’est de la responsabilité, pas de la déco.

Lingerie artisanale européenne slow fashion, sélection de pièces en lin et dentelle de Koniakow

Questions rapides — idées reçues sur la slow fashion en lingerie

La slow fashion, c’est réservé aux riches ? Faux. Une pièce artisanale à 65€ qui dure 8 ans coûte moins cher à l’usage qu’une pièce fast fashion à 12€ remplacée tous les ans. Le calcul de coût par utilisation renverse complètement la perception.

La lingerie naturelle est moins confortable que la lingerie synthétique ? Faux. Le lin, la laine mérinos fine et le coton biologique sont plus doux, plus respirants et plus thermorégulateurs que le polyester ou le nylon. La lingerie synthétique a l’avantage du prix, pas du confort.

On ne peut pas trouver de lingerie artisanale au-delà du XL ? En partie vrai, mais ça change. Plusieurs créateurs slow fashion travaillent maintenant des tailles jusqu’au 54-56, avec des patrons spécifiquement adaptés aux morphologies grandes tailles. C’est un retard de l’industrie, pas une impossibilité technique.

La slow fashion sacrifie le style à l’éthique ? Complètement faux. Les plus belles pièces de lingerie que j’ai vues ces dernières années viennent d’ateliers artisanaux polonais, lituaniens ou français. L’absence de contrainte de volume permet une liberté créative totale.

Prendre soin de sa lingerie, c’est compliqué ? Faux. Le lin et le coton biologique se lavent en machine à 30° en programme délicat. Ils ne s’effilochent pas, ne se déforment pas, ne perdent pas leur couleur si on n’utilise pas d’assouplissant. L’entretien est en fait plus simple qu’une lingerie synthétique fragile.


À retenir

Pour Mathilde Aubert, la slow fashion en lingerie repose sur trois piliers : un réseau d'artisans européens co-créateurs (Koniaków, Vilnius, Lviv), une matière noble qui devient le point de départ créatif plutôt qu'une contrainte, et un vêtement intime pensé comme un acte de soin de soi non-performatif. Une pièce artisanale à 65 € qui dure huit ans revient moins cher à l'usage qu'une pièce fast fashion remplacée chaque année.

Conclusion — Les 3 choses à retenir

L’entretien avec Mathilde Aubert livre un éclairage rare sur ce que la slow fashion signifie réellement dans l’industrie de la lingerie — non pas comme slogan marketing, mais comme pratique concrète, économique et culturelle.

1. Le réseau est le fondement. La slow fashion en lingerie ne peut exister sans un réseau d’artisans qui partagent les mêmes valeurs. Ce réseau prend du temps à construire, mais il est la véritable valeur ajoutée d’une marque comme Fil Secret — bien plus que le logo ou la communication.

2. La matière est le message. Choisir du lin de Koniakow ou de la laine mérinos norvégienne plutôt que du polyester, c’est choisir une histoire, une chaîne humaine, un territoire. Cette dimension narrative — absente de la fast fashion — est ce qui crée un lien émotionnel durable avec une pièce de lingerie.

3. Le vêtement intime comme acte de soin. La lingerie artisanale remet au centre ce que la fast fashion a évacué : le soin de soi intime, privé, non-performatif. Choisir une lingerie en lien avec les styles et traditions textiles européennes — comme ceux explorés sur cette page dédiée aux styles de lingerie traditionnelle — c’est s’inscrire dans une culture du vêtement qui a du sens.


Et pour découvrir comment le mouvement slow fashion s’incarne dans d’autres pays, explorez notre guide de la lingerie scandinave 2026, qui présente les créateurs nordiques qui ont profondément influencé Mathilde Aubert dans sa démarche.

Questions fréquentes

La slow fashion en lingerie désigne une approche de création qui valorise la durabilité, les matières naturelles, les savoir-faire artisanaux et les petites séries. Elle s'oppose à la fast fashion intime — lingerie jetable, synthétique, produite en masse — en proposant des pièces qui durent 5 à 10 ans et s'enrichissent avec le temps.
Trois critères : la matière (certifiée GOTS, Oeko-Tex ou Svanen nordique), la traçabilité (marque qui indique l'origine de chaque fibre et le lieu de confection), et le volume de production (petites séries, généralement 20 à 150 pièces par modèle). Une marque qui expose ces informations clairement n'a rien à cacher.
Oui, et de façon très dynamique. La Pologne (dentelle de Koniakow), l'Ukraine (broderies vyshyvanka), la Lettonie et l'Estonie (lin balte) produisent des pièces de très haute qualité artisanale. Ces pays ont l'avantage de traditions textiles vivantes et d'une main-d'œuvre qualifiée. Plusieurs ateliers polonais et lituaniens travaillent déjà avec des marques parisiennes et berlinoises.
Elle est plus chère que la lingerie de masse, mais accessible dans la durée. Une culotte artisanale à 45-65€ qui dure 7 ans revient moins cher qu'une culotte synthétique à 8€ remplacée tous les 18 mois. Le vrai calcul de coût doit intégrer la durée de vie du produit. Et psychologiquement, posséder moins de pièces mais de meilleure qualité change profondément le rapport au vêtement intime.
Trois tendances majeures : le retour du lin (brut, naturellement irrégulier, assumé), la personnalisation artisanale (broderies initiales, coupes sur mesure pour morphologies diverses), et le maillage entre créateurs nordiques et artisans d'Europe centrale — une solidarité textile qui produit des pièces hybrides très originales.