Entretien avec Dr. Sophie Letellier, psychologue : lingerie, image corporelle féminine et estime de soi
Le Dr. Sophie Letellier est psychologue clinicienne à Lyon, chercheuse associée au laboratoire EMC de l'Université Lyon 2. Ses travaux portent sur le rapport entre vêtement intime, image corporelle et estime de soi féminine. Entretien réalisé en juin 2026.
Le cabinet du Dr. Sophie Letellier se trouve dans le 3e arrondissement de Lyon, dans un immeuble Haussmannien aux façades couleur miel. La pièce est lumineuse, deux fauteuils inclinés face à face, une bibliothèque qui court sur tout un mur — psychologie clinique, philosophie du corps, études de genre, quelques romans. Sophie Letellier, 46 ans, arrive avec la précision rassurante de quelqu’un qui a appris à observer. Ses recherches portent depuis quinze ans sur ce que le vêtement intime fait à l’image que nous avons de nous-mêmes — une question qui paraît triviale jusqu’à ce qu’on commence à la prendre au sérieux.
Son dernier ouvrage, Se réconcilier avec son corps — approches cliniques (Éditions In Press, 2023), compile quinze ans d’observations en cabinet sur les femmes et leur relation au vêtement le plus proche d’elles. La lingerie n’y est pas un accessoire de mode mais un indicateur clinique, un espace de conflit intérieur et, parfois, un outil thérapeutique.
La dimension psychologique de la lingerie prolonge les observations sociologiques développées dans notre page sur la perception du corps féminin — une ressource sur les différences culturelles dans le rapport à l’intimité, qui constitue le contexte de cet entretien.

Dr. Sophie Letellier Psychologue clinicienne, Lyon
Psychologue clinicienne diplômée de l’Université Lyon 2, Sophie Letellier a consacré ses recherches au rapport entre vêtement, image corporelle et estime de soi féminine. Elle exerce en cabinet privé à Lyon et supervise des groupes thérapeutiques axés sur la réconciliation avec le corps. Chercheuse associée au laboratoire de psychologie sociale EMC (Lyon 2), elle a publié plusieurs articles dans des revues de psychologie clinique sur l’impact du vêtement intime dans la construction de l’image de soi. Auteure de Se réconcilier avec son corps — approches cliniques (2023, Éditions In Press).
| Repère | Détail |
|---|---|
| Nom | Dr. Sophie Letellier |
| Ville | Lyon |
| Spécialité | Image corporelle et estime de soi, laboratoire EMC (Lyon 2) |
| Expérience | 15 ans de pratique clinique |
| Situations cliniques clés | Post-accouchement, après mastectomie, “lingerie de punition” |
| Ouvrage | Se réconcilier avec son corps — approches cliniques (2023) |
Le corps et le vêtement le plus intime : une relation rarement anodine
Camille : Vos recherches portent sur le rapport entre lingerie et image corporelle. Comment est née cette spécialisation ?
Sophie : Par observation clinique, pas par choix théorique initial. Au cours de ma formation et de mes premières années de pratique, j'ai remarqué que le sujet de la lingerie revenait régulièrement dans les thérapies de femmes aux prises avec des troubles de l'image corporelle — anorexie, boulimie, dysmorphophobie légère — mais aussi dans des thérapies sans diagnostic particulier, juste une difficulté à habiter son corps.Ce qui m’a frappée, c’est que les femmes qui décrivaient une amélioration de leur rapport à leur corps mentionnaient souvent, parmi d’autres signaux, un changement dans leur lingerie. Pas toujours dans le sens “je porte de la lingerie sexy” — parfois juste “je porte maintenant une lingerie qui ne me fait pas mal” ou “j’achète des couleurs que j’aime vraiment”. Ces micro-changements précèdent souvent des changements plus profonds.
J’ai commencé à intégrer systématiquement la question du vêtement intime dans mes entretiens cliniques. Ce que j’ai trouvé m’a convaincue de construire autour de ça un corpus de recherche.
Camille : Qu'est-ce que le concept d'enclothed cognition, et comment s'applique-t-il à la lingerie ?
Sophie : L'enclothed cognition est un concept introduit par Adam et Galinsky en 2012. L'idée centrale est que les vêtements que nous portons influencent nos états mentaux via des associations symboliques. Ils ont démontré expérimentalement que porter une blouse de médecin améliorait les performances cognitives liées à l'attention — pas la blouse en tant que tissu, mais la blouse en tant que symbole chargé de significations culturelles.Appliqué à la lingerie, c’est particulièrement intéressant parce que la lingerie est le vêtement le plus symboliquement chargé qui soit. Elle est cachée — personne ne la voit, sauf soi-même. Sa fonction psychologique est donc exclusivement intérieure. Elle agit comme une “couche fondatrice” de l’état émotionnel quotidien.
Une femme qui porte une lingerie confortable, belle et cohérente avec son image de soi commence la journée avec une fondation positive. Une femme dont la lingerie lui fait mal, ne lui va pas ou qu’elle porte “par défaut” commence la journée avec une friction symbolique légère mais continue. Sur des semaines et des mois, ça fait une différence mesurable sur le niveau d’estime de soi globale.
Image corporelle et lingerie : les dynamiques cliniques
Camille : Dans votre pratique, quelles sont les situations cliniques où la lingerie devient un outil thérapeutique concret ?
Sophie : Trois situations reviennent souvent. La première, c'est l'après-accouchement — le corps a changé profondément, la lingerie d'avant ne va plus, et la femme reporte sine die l'achat d'une nouvelle lingerie "en attendant de retrouver son corps d'avant". Cette attente — souvent inconsciente — est un symptôme de non-acceptation du corps présent. Un des exercices que je propose est d'acheter une pièce de lingerie pour le corps qu'on a aujourd'hui, pas pour le corps qu'on espère avoir. C'est souvent un déblocage.La deuxième, c’est l’après-cancer du sein — en particulier après une mastectomie. Le rapport à la poitrine et à ce qui la couvre est profondément bouleversé. La lingerie devient un espace chargé de deuil mais aussi de reconstruction. Des marques spécialisées font un travail extraordinaire sur ce segment — pièces adaptées, belles, qui reconstituent symboliquement une intégrité corporelle. C’est de la thérapie par le vêtement au sens propre.
La troisième, plus diffuse, c’est ce que j’appelle la “lingerie de punition” — des femmes qui portent délibérément de la lingerie inconfortable ou peu valorisante parce qu’elles estiment ne pas mériter mieux. C’est une forme d’auto-punition textile très fréquente, rarement consciente, et qui s’améliore dès qu’on la nomme.
Camille : Vous travaillez avec des femmes d'origines culturelles diverses. Observez-vous des différences dans le rapport à la lingerie selon les cultures ?
Sophie : Des différences très nettes. Lyon a une population significative de femmes d'origine slave et est-européenne — polonaises, ukrainiennes, bulgares, russes — et je vois dans ce groupe un rapport assez constant à la lingerie fonctionnelle, sobre, pratique. Ce n'est pas un manque de raffinement — c'est souvent une authenticité plus grande dans le choix. Ces femmes choisissent leur lingerie pour elles-mêmes, pas pour un regard extérieur. Ce rapport moins performatif a quelque chose de sain.À l’inverse, j’observe chez certaines femmes d’Europe de l’Ouest une relation à la lingerie plus anxieuse — un vêtement qu’on “devrait” vouloir porter, qui “devrait” être séduisant, qui porte une injonction. La lingerie sexy comme obligation, pas comme désir.
Ce que je retiens de cette comparaison, c’est que ni l’un ni l’autre n’est idéal. L’objectif thérapeutique est d’arriver à un rapport à la lingerie qui soit à la fois confortable ET librement choisi pour son esthétique. Fonctionnalité et désir ne s’excluent pas.

Lingerie artisanale, soin de soi et psychologie du vêtement de qualité
Camille : Le mouvement de la lingerie artisanale — slow fashion, matières naturelles, petites séries — a-t-il un impact psychologique spécifique ?
Sophie : Oui, et c'est quelque chose que j'observe de plus en plus dans ma pratique depuis 2022. La lingerie artisanale engage le rapport au corps d'une façon différente. D'abord par le processus de choix : choisir une pièce artisanale implique plus de réflexion, plus de conscience de ce que l'on veut — la matière, la coupe, le style. Ce processus intentionnel est en lui-même thérapeutique. C'est le contraire de l'achat compulsif de fast fashion.Ensuite par la qualité tactile. Les matières naturelles — lin, soie, coton biologique, laine mérinos fine — ont un contact avec la peau qui est qualitativement différent du polyester. Ce n’est pas qu’un confort physique — c’est un signe d’attention à soi. Les caractéristiques de ces matières sont détaillées dans notre guide des tissus et dentelles naturels, qui aide à identifier ce qui convient à chaque peau. On se dit : “Je veux que ma peau soit en contact avec quelque chose de beau.” C’est une forme de self-respect qui a un impact sur l’estime de soi.
Enfin, la pièce artisanale dure. Elle ne se détériore pas en six mois. Cette durabilité change le rapport — on ne “consomme” pas la lingerie, on la possède. Et les objets que l’on possède vraiment, qu’on chérit, influencent notre rapport à nous-mêmes différemment d’un objet jetable.
Camille : Comment recommanderiez-vous à une femme de commencer à changer son rapport à la lingerie, si ce rapport est négatif ?
Sophie : Par un exercice simple : jeter — ou donner — toute lingerie inconfortable. Physiquement inconfortable : trop serré, élastique qui coupe, bretelles qui glissent, bonnet mal adapté. L'inconfort corporel quotidien est une friction symbolique continue que l'on ne remarque plus mais qui existe. L'éliminer est la première étape.Ensuite, acheter une seule pièce — pas une collection — pour le corps qu’on a maintenant. Une pièce dans une matière qu’on aime au toucher. Pas une pièce “pour séduire” ou “pour quand j’aurai perdu du poids” — une pièce pour aujourd’hui, pour soi.
C’est un protocole que j’appelle “la lingerie du présent”. Il semble anodin mais il provoque souvent des réactions émotionnelles significatives. Le simple fait d’acheter quelque chose de beau pour le corps qu’on a — pas le corps idéal, pas le corps d’avant — est pour beaucoup de femmes un geste symbolique fort.
L’entretien précédent avec notre psychologue sur la lingerie et la confiance en soi aborde d’autres protocoles complémentaires de ce type, dans une perspective culturelle slave qui enrichit ce positionnement.
Corps féminin, rituels d’intimité et lingerie consciente
Camille : Les rituels liés à la lingerie — se déshabiller, s'habiller, choisir sa lingerie le matin — ont-ils une valeur thérapeutique documentée ?
Sophie : Les rituels en général ont une valeur thérapeutique bien documentée en psychologie clinique. Ils signalent des transitions, marquent le temps, ancrent dans le présent. Un rituel de s'habiller — qui inclut le choix de la lingerie — peut devenir un rituel de soin de soi si on lui accorde l'intention qu'il mérite.Dans de nombreuses cultures d’Europe de l’Est, il existe des rituels liés au vêtement intime qui ont une dimension presque sacrée — le trousseau de la mariée, les premières pièces de lingerie qu’une mère offre à sa fille, les pièces de fête réservées aux occasions importantes. Ces rituels culturels chargent la lingerie d’une signification au-delà du vêtement fonctionnel.
En thérapie, je travaille parfois à reconstruire des rituels de ce type — pas en copiant des traditions étrangères, mais en identifiant ce qui, dans la vie de chaque personne, peut faire du moment du vêtement intime un moment d’attention à soi. C’est du pleine conscience appliquée au corps, concrètement.
Camille : Le désir féminin après 40 ans — la lingerie joue-t-elle un rôle particulier dans ce sujet ?
Sophie : Un rôle central, et souvent mal compris. La société assigne implicitement la lingerie "désirable" aux corps jeunes. Les femmes de 40, 50, 60 ans ressentent souvent une déconnexion entre leur désir propre — qui continue, souvent plus conscient et plus affiné qu'à 25 ans — et les injonctions visuelles d'une industrie qui les cible peu.Ce que j’observe en cabinet, c’est que les femmes qui maintiennent une relation positive à leur lingerie après 40 ans — qui choisissent des pièces pour leur plaisir propre, pas pour un regard — ont un rapport au désir féminin plus sain que celles qui ont “abandonné” la lingerie au profit du pratique. Les approches de la confiance en soi et de l’art de la séduction consciente soulignent d’ailleurs ce même constat : le désir qui vient de l’intérieur est plus durable que celui qui dépend du regard d’autrui.
La lingerie artisanale joue un rôle intéressant ici : en proposant des matières sensoriellement riches, des coupes valorisantes pour toutes les morphologies, et une esthétique qui ne dépend pas d’une sexualité performative, elle crée un espace de désir qui n’exige pas de se conformer à un idéal d’âge. Sur ce sujet du désir féminin après 40 ans, les ressources de Combattre la Dépression développent des angles complémentaires utiles.

Questions rapides — vrai ou faux sur la psychologie de la lingerie
“La lingerie sexy améliore automatiquement l’estime de soi” — Vrai ou faux ? Faux. La lingerie qui améliore l’estime de soi est celle qui correspond à l’image que l’on a de soi, quel que soit son style. Une lingerie “sexy” portée par obligation ou inconfort ne produit pas d’effet positif.
“Une femme qui ne fait pas attention à sa lingerie n’a pas confiance en elle” — Vrai ou faux ? Faux. Le rapport à la lingerie est culturellement construit. Certaines cultures valorisent le fonctionnel, d’autres l’ornemental. Ce qui importe est la cohérence avec ses propres valeurs, pas la conformité à une norme externe.
“Changer de lingerie peut aider à traverser un deuil ou une séparation” — Vrai ou faux ? Vrai, en partie. Le changement de lingerie peut s’inscrire dans un processus de recomposition identitaire après une rupture ou un deuil. Ce n’est pas suffisant en soi, mais comme geste symbolique de séparation de l’ancienne vie, il peut avoir une valeur réelle.
“Les grandes tailles ont moins de choix en lingerie artisanale” — Vrai ou faux ? Vrai en 2020, moins en 2026. Plusieurs marques artisanales européennes développent maintenant des tailles jusqu’au 54-56 — notre guide lingerie grande taille et inclusivité en Europe recense ces avancées en détail. Le progrès est réel mais insuffisant. C’est encore un point de friction pour beaucoup de clientes de la lingerie artisanale.
“La lingerie est un sujet trop superficiel pour la psychologie clinique” — Vrai ou faux ? Radicalement faux. La lingerie est un objet psychologique complexe — projection de l’image de soi, rituel de soin, espace de conflit ou d’harmonie corporelle. L’ignorer en clinique, c’est passer à côté d’un indicateur précieux et d’un outil d’intervention potentiellement efficace.
À retenir
Trois situations cliniques reviennent le plus souvent chez le Dr. Letellier : le refus de renouveler sa lingerie après l'accouchement en attendant "le corps d'avant", la reconstruction symbolique après une mastectomie, et la "lingerie de punition" portée par auto-dévalorisation. Dans les trois cas, le protocole thérapeutique est le même : choisir une pièce confortable et belle pour le corps présent, pas pour un corps idéalisé.
Conclusion — Les 3 choses à retenir
L’entretien avec le Dr. Sophie Letellier éclaire une dimension rarement explorée dans les conversations sur la lingerie : sa psychologie profonde, au-delà du marketing et de la mode.
1. La lingerie est un outil de soin de soi, pas une obligation esthétique. Le vêtement intime le plus positif psychologiquement est celui qui correspond à l’image que l’on a de soi — confortable, choisi pour soi, cohérent avec ses propres valeurs. Pas nécessairement “sexy” ou conforme à une norme externe.
2. Le corps qu’on a maintenant mérite une lingerie adaptée. L’un des actes thérapeutiques les plus simples — et les plus puissants — est d’acheter une lingerie pour le corps présent, pas pour un corps idéal ou passé. Cette intention simple débloque souvent des dynamiques de non-acceptation profondément ancrées.
3. La qualité sensorielle a un impact psychologique. Les matières naturelles — lin, soie, coton biologique — ont un contact avec la peau qualitativement différent des synthétiques, et cet impact sensoriel se traduit en impact émotionnel. Choisir une lingerie dans une matière qu’on aime au toucher est un acte de self-respect ancré dans le corps.
Pour comprendre les traditions culturelles qui façonnent le rapport au corps féminin dans différentes régions d’Europe, notre section rituels d’intimité de couple et lingerie développe la dimension culturelle est-européenne que le Dr. Letellier évoque dans cet entretien.