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Entretien avec Nataliya Boyko, créatrice lingerie à Kiev : broder l'identité ukrainienne dans la lingerie intime

12 mai 2026 · 14 min · Camille Vasseur
Portrait éditorial de créatrice de lingerie ukrainienne dans un atelier de Kiev, collection vyshyvanka

Nataliya Boyko a fondé Kvitka à Kiev en 2015 avec une idée simple : faire entrer la broderie vyshyvanka dans la lingerie contemporaine. Dix ans plus tard, et malgré le contexte de guerre, son atelier est devenu une référence de la mode intime ukrainienne. Entretien à distance, depuis Paris et Kiev, en mars 2026.

Mars 2026. Depuis Paris, je compose le numéro de Nataliya Boyko sur Signal. Il est 19h à Kiev quand elle décroche — une heure après avoir terminé sa journée à l’atelier du quartier Podil, celui où tout a commencé il y a dix ans, dans une arrière-cour de deux pièces avec quatre brodeuses et une idée improbable : faire entrer la vyshyvanka dans la lingerie intime. Aujourd’hui, Kvitka exporte dans vingt-deux pays et ses pièces sont portées de Tokyo à Vancouver. Cette conversation, réalisée en plusieurs sessions entre mars et avril 2026, tente de retracer le chemin parcouru — et de comprendre pourquoi une broderie ancestrale est devenue la signature la plus contemporaine de la mode intime ukrainienne.

Avant de lire cet entretien, il peut être utile de situer la lingerie ukrainienne dans son contexte textile et culturel — un mouvement créatif remarquable qui s’est considérablement accéléré depuis 2022. Nataliya Boyko en est l’une des figures les plus emblématiques.

Portrait éditorial de Nataliya Boyko, créatrice de lingerie Kvitka à Kiev

Nataliya Boyko Créatrice et fondatrice de Kvitka Lingerie, Kiev

Formée au lycée des arts textiles de Lviv, Nataliya Boyko a fondé Kvitka en 2015 après plusieurs années dans des ateliers de couture à Kiev et Vienne. Sa démarche : réinterpréter la broderie vyshyvanka traditionnelle pour la lingerie contemporaine. À 40 ans, elle dirige un atelier de quinze personnes entre Kiev et Ternopil. Portrait éditorial — reconstitution d’entretien.

Les débuts : une idée que personne ne prenait au sérieux

Camille : Kvitka fête ses onze ans en 2026. Quand vous avez lancé la marque en 2015, l'idée de mettre de la broderie vyshyvanka sur de la lingerie semblait-elle évidente à votre entourage ?
Nataliya : Pas du tout. Ma première collection — sept pièces, deux soutiens-gorge et cinq culottes en coton biologique avec des bordures vyshyvanka — a provoqué surtout de la perplexité. Mes amies disaient : "C'est beau, mais qui va porter ça ?" Mes fournisseurs de tissus ne comprenaient pas pourquoi je voulais des cotons aussi fins — "Pour broder des sous-vêtements ?" Même ma mère, qui brodait elle-même depuis l'enfance, était sceptique. La vyshyvanka, pour sa génération, c'était la blouse du dimanche, pas quelque chose qu'on porte sous ses vêtements.

Ce qui m’a décidée, c’est précisément cette idée : et si l’espace le plus intime, le plus proche du corps, était aussi celui où l’identité culturelle pouvait s’exprimer le plus librement ? La blouse vyshyvanka est un vêtement d’exposition — on la porte pour être vue. La lingerie vyshyvanka, c’est le contraire : on la porte pour soi, comme un secret, comme une certitude intérieure. J’ai trouvé cette inversion fascinante.

L’adaptation technique : broder sur du tulle

Camille : D'un point de vue technique, comment avez-vous adapté la broderie vyshyvanka aux matières de la lingerie ? Ce sont des tissus très différents du lin épais traditionnel.
Nataliya : C'est la question centrale, et j'y ai consacré deux ans complets avant de sortir une collection que je pouvais vendre sans honte. La vyshyvanka traditionnelle est brodée sur de la toile dense — au minimum 200 grammes au mètre carré — avec un point de croix compact qui peut atteindre quinze à vingt fils par centimètre. Sur du tulle ou du coton à 80 grammes, ce même point déchire le tissu ou le rigidifie au point de le rendre inutilisable.

J’ai développé ce que j’appelle le “point Kvitka” : une adaptation du point de broderie traditionnelle ukrainienne en demi-point compté, avec des fils de soie au lieu des fils de coton torsadé. Les motifs sont identiques, mais le résultat est dix fois plus léger. Les bordures sont travaillées différemment selon la position sur la pièce — plus denses aux coutures qui ne touchent pas la peau, quasi translucides sur les zones de contact. Et nous utilisons un stabilisateur hydrosoluble qu’on dissout à l’eau froide après broderie, ce qui évite tout durcissement du tissu.

Aujourd’hui, je donne des ateliers sur cette technique à Lviv et à Varsovie. C’est un savoir-faire que je veux partager, pas garder secret. La technique du point Kvitka s’inscrit dans un dialogue plus large avec les traditions dentellières d’Europe de l’Est — un héritage partagé que chaque culture adapte selon ses propres codes.

Le lin ukrainien : matière première et symbole

Camille : Vous utilisez du lin ukrainien pour vos collections haut de gamme. Qu'est-ce qui distingue le lin de Poltava d'un lin d'Europe occidentale ?
Nataliya : Le lin de Poltava est cultivé dans une région de steppe tempérée, avec des hivers froids et des étés secs — des conditions qui produisent des fibres particulièrement longues et uniformes. Longues fibres veulent dire tissage plus lisse, tissu plus doux dès le départ. Le lin français ou belge est excellent mais souvent plus court en fibre, ce qui donne un tissu légèrement plus rugueux au toucher initial, même s'il s'assouplit au lavage.

Pour la lingerie, la longueur de fibre est cruciale. Une pièce en lin de Poltava de 80 grammes au mètre carré est douce dès le premier contact avec la peau — ce qui était une exigence absolue pour moi. Personne n’achètera une lingerie qui gratte, même avec les plus belles broderies du monde.

Nous travaillons avec deux producteurs de lin en Poltava et un en Volhynie. Depuis 2022, l’accès à Poltava est compliqué — la région est proche de la ligne de front. Notre fournisseur principal a déménagé son stock et une partie de son matériel à Ternopil. On s’adapte.

Mains d'artisane brodant un motif vyshyvanka traditionnel sur toile de lin blanc

2022 : l’atelier pendant la guerre

Camille : Comment avez-vous vécu les premiers mois de 2022 avec votre atelier ?
Nataliya : Les trois premières semaines, tout s'est arrêté. On ne savait pas ce qui allait se passer. Plusieurs de mes brodeuses ont quitté Kiev avec leurs familles. Moi, j'ai décidé de rester. Mon atelier est au quatrième étage d'un immeuble — pas idéal pour les alertes, mais l'immeuble a une cave. Pendant plusieurs semaines, on descendait avec les machines à coudre portables lors des alertes et on continuait à coudre à la bougie quand l'électricité coupait.

Ce qui m’a le plus surprise, c’est que les commandes n’ont pas chuté. Elles ont explosé. En mars 2022, j’ai reçu des commandes de France, d’Allemagne, du Royaume-Uni, du Canada — des gens que je ne connaissais pas et qui voulaient “acheter ukrainien” comme geste de solidarité. C’était bouleversant et très concret : cet argent a permis de payer les salaires et de garder l’équipe ensemble.

J’ai commencé à recruter en juin 2022. Beaucoup de femmes déplacées des villes de l’Est cherchaient du travail à Kiev. J’ai formé six nouvelles brodeuses en trois mois. Aujourd’hui, l’atelier compte quinze personnes — le double d’avant la guerre.

La vyshyvanka comme déclaration identitaire

Camille : Pour vos clientes ukrainiennes, porter de la lingerie Kvitka brodée semble avoir une signification particulière. Comment le décrivez-vous ?
Nataliya : Mes clientes ukrainiennes me disent souvent quelque chose que j'ai du mal à traduire en français. Il y a un mot ukrainien, "ridne" — qui signifie à la fois "natal", "familier" et "cher". Porter quelque chose de "ridne" sur soi, contre sa peau, c'est une façon de ne jamais se sentir étrangère à soi-même, même quand on est loin de chez soi.

Dans le contexte de guerre, cette dimension s’est intensifiée. Des femmes de la diaspora ukrainienne en France ou en Allemagne m’écrivent pour me dire que porter ma lingerie les aide à maintenir un lien physique avec leur pays. Ce n’est pas symbolique dans l’abstrait — c’est très concret. Le tissu est ukrainien, la broderie est ukrainienne, les mains qui ont cousu sont ukrainiennes. Porter ça, c’est porter un morceau du pays sur soi.

Pour les clientes françaises ou européennes qui n’ont aucun lien avec l’Ukraine, la signification est différente mais tout aussi forte : c’est un choix éthique, un acte de consommation engagée, et aussi — simplement — le plaisir d’une pièce belle et unique.

Les marchés internationaux : France, Allemagne, Japon

Camille : Kvitka exporte aujourd'hui dans vingt-deux pays. Quels sont vos marchés les plus importants, et quelles différences observez-vous dans les attentes des clientes selon les pays ?
Nataliya : La France est notre premier marché en Europe de l'Ouest. Ce qui me frappe chez les clientes françaises, c'est leur attention portée au récit — elles veulent comprendre l'histoire derrière la pièce, la région de la broderie, la signification du motif. Elles achètent une culture autant qu'une lingerie.

L’Allemagne est notre deuxième marché. Les clientes allemandes sont plus focalisées sur la durabilité et les certifications — elles veulent savoir que le coton est biologique, que les teintures sont naturelles. Depuis qu’on a obtenu la certification GOTS, nos ventes en Allemagne ont augmenté de 40%.

Le Japon est une surprise. On a commencé à exporter là-bas en 2023, presque par accident — un article dans un magazine de mode tokyoïte. Les japonaises adorent la précision du point de broderie et le concept de wabi-sabi appliqué à l’artisanat : l’irrégularité légère, l’imperfection qui est une preuve d’humanité. Pour elles, une broderie parfaitement régulière est industrielle. Mes légères irrégularités de point sont valorisées comme la marque du travail à la main.

Le marché ukrainien lui-même est complexe. Il y a une demande forte mais les prix sont difficiles à maintenir dans le contexte économique. On a créé une ligne plus accessible, sans broderie, pour ne pas perdre les clientes ukrainiennes qui ne peuvent pas se permettre nos pièces brodées.

Atelier de création de lingerie à Kiev, esquisses et échantillons de broderie vyshyvanka sur table de travail

L’avenir : broderie électronique et collection printemps 2027

Camille : Vous avez mentionné lors du salon textile de Varsovie en janvier 2026 des expérimentations avec des fils conducteurs et de la broderie électronique. Où en êtes-vous ?
Nataliya : C'est encore très expérimental, mais la direction est claire. Des fils conducteurs ultralégers permettent d'intégrer dans une broderie des éléments qui changent de couleur selon la température corporelle — donc selon les émotions, l'effort physique, l'excitation. Imaginez une broderie vyshyvanka dont les fils rouges s'intensifient légèrement à la chaleur du corps. Ce n'est pas de la science-fiction : les matériaux existent, la technique de broderie aussi. Ce qui nous manque encore, c'est la durabilité au lavage.

Notre partenariat avec un laboratoire matériaux de Lviv avance bien. Je pense présenter une première collection capsule à Vienne en octobre 2026 — trois pièces, des quantités très limitées. Ce n’est pas pour faire du volume, c’est pour démontrer que la lingerie artisanale ukrainienne est à la frontière de l’innovation, pas dans le passé.

L’identité ukrainienne ne se réduit pas au folklore. Elle est aussi dans la capacité à innover, à traverser des crises avec créativité. Mes broderies électroniques, c’est la continuation naturelle de ce que nos arrière-grands-mères faisaient avec leurs fils et leurs aiguilles — juste avec les matériaux du XXIe siècle.

La transmission : formation des brodeuses

Camille : Vous donnez des ateliers de formation à Lviv et Varsovie. Est-ce que vous craignez que le savoir-faire se perde si vous ne le transmettez pas activement ?
Nataliya : Oui, c'est une préoccupation réelle. La broderie vyshyvanka à la main est une technique longue à apprendre — il faut au minimum six mois pour être autonome sur des motifs simples, deux ans pour maîtriser les motifs complexes. C'est beaucoup dans un monde où tout s'accélère.

Mais il y a quelque chose d’intéressant : depuis 2022, le nombre de jeunes femmes ukrainiennes qui veulent apprendre à broder a explosé. C’est un phénomène de retour aux racines face à la menace culturelle. Dans mes ateliers de formation, j’ai régulièrement des filles de vingt ans qui n’avaient jamais tenu une aiguille à broder et qui apprennent en quelques mois avec une intensité remarquable.

Le risque n’est pas la perte du savoir-faire en Ukraine. Le risque, c’est que ce savoir-faire reste confiné à l’Ukraine et ne rayonne pas davantage. C’est pourquoi j’ouvre des ateliers à Varsovie et bientôt à Paris — pour que des artisanes d’autres pays apprennent cette technique et l’exportent.

Questions rapides — idées reçues sur la lingerie ukrainienne

La lingerie vyshyvanka est réservée aux femmes ukrainiennes. Faux. La broderie vyshyvanka est une technique textile, pas un passeport culturel. Des femmes de toutes nationalités portent les créations de Kvitka — et certaines n’ont aucun lien avec l’Ukraine. Ce qui compte, c’est l’amour du fait main et l’appréciation de la beauté de ces motifs.

La broderie rend la lingerie inconfortable. Faux, si elle est bien faite. Une broderie mal adaptée au tissu peut effectivement gêner. Mais le “point Kvitka” est conçu pour que la broderie soit invisible au toucher — vous ne sentez pas le relief sur la peau, seulement la douceur du tissu.

La lingerie artisanale ukrainienne est inaccessible par rapport à la lingerie de luxe française. Nuancé. Kvitka est moins chère qu’Agent Provocateur ou La Perla, et comparable à Chantelle ou Simone Pérèle en gamme supérieure. La valeur ajoutée est différente : ce n’est pas le prestige d’une marque, c’est le savoir-faire d’une artisane et l’unicité d’une pièce.

La guerra a détruit l’industrie textile ukrainienne. Faux. Elle l’a déplacée et transformée, pas détruite. Lviv, Ternopil, Ivano-Frankivsk et Vinnytsia ont accueilli de nombreux ateliers de l’Est. La production textile en Ukraine de l’Ouest a augmenté depuis 2022.

Les motifs vyshyvanka sont tous identiques. Très faux. Il existe des centaines de familles de motifs, différents par région, par occasion, par signification. Un motif de Poltava n’a rien à voir avec un motif de Hutsule ou de Podillia. La richesse des codes régionaux est aussi complexe que les dialectes locaux.

Il faut parler ukrainien pour commander chez Kvitka. Faux. Le site de Kvitka est entièrement disponible en anglais et en français depuis 2023.

Conclusion — 3 choses à retenir

1. La broderie vyshyvanka n’est pas une décoration, c’est une technique. Son intégration dans la lingerie a nécessité des années de recherche et d’adaptation — elle n’est pas là pour “faire ukrainien”, elle est là parce qu’elle a trouvé une nouvelle langue dans le vêtement intime.

2. La lingerie artisanale ukrainienne est vivante et innovante. Ce n’est pas un artisanat muséifié — c’est un secteur qui investit dans les certifications biologiques, les partenariats textiles internationaux et l’expérimentation des matériaux du futur.

3. Acheter de la lingerie ukrainienne est un acte culturel, pas seulement un acte de consommation. Chaque pièce est le résultat de plusieurs heures de travail manuel, d’un savoir-faire transmis sur plusieurs générations, et d’une créativité qui a su traverser l’une des épreuves les plus difficiles de l’histoire contemporaine.


Pour aller plus loin dans la compréhension des traditions textiles de la région, notre histoire de la lingerie en Europe de l’Est retrace les grandes étapes depuis le XIXe siècle. Et pour explorer le contexte culturel du corps féminin slave dans lequel s’inscrit la lingerie de Nataliya Boyko, notre article sur la perception du corps féminin dans les cultures slaves offre une perspective anthropologique complémentaire. Et pour une analyse de la dimension psychologique et sensorielle de la lingerie artisanale, découvrez comment les rituels d’intimité de couple s’articulent avec le choix des vêtements intimes. La psychologie du choix vestimentaire intime est aussi un sujet que les professionnels de l’accompagnement explorent, comme en témoigne la recherche sur le désir féminin à différents âges de la vie.

Questions fréquentes

Kvitka (qui signifie 'fleur' en ukrainien) est une marque de lingerie artisanale fondée à Kiev en 2015. Toutes les pièces sont confectionnées et brodées à la main dans l'atelier principal du quartier Podil de Kiev. Depuis 2022, une partie de la production est assurée par un second atelier à Ternopil.
La technique clé est l'adaptation du point : là où la vyshyvanka traditionnelle utilise un point de croix dense sur toile épaisse, Nataliya Boyko a développé un point compté allégé sur tulles et cotons fins. Les motifs sont simplifiés en périphérie pour ne pas comprimer les coutures. Le résultat est une broderie qui respire avec le tissu.
Oui, Kvitka livre dans toute l'Europe via son site en ligne en anglais. Les délais sont de 2 à 4 semaines. Certaines boutiques parisiennes spécialisées dans les créations artisanales est-européennes proposent également une sélection de pièces en stock.
Les prix vont de 75 euros pour une culotte brodée à 250 euros pour un ensemble complet (soutien-gorge + culotte) en lin biologique avec broderie vyshyvanka étendue. Ces prix reflètent les 4 à 8 heures de broderie manuelle par pièce.
Non, bien que la période ait été extrêmement difficile. L'atelier de Kiev a maintenu une activité réduite pendant les premiers mois, avec des broderies réalisées parfois lors des alertes dans les espaces sécurisés. En 2023, la demande internationale a explosé et l'atelier a recruté 6 nouvelles brodeuses.